Il est de ces moments où l’on regrette vivement une décision qui nous semble avoir été prise un peu trop à la légère, alors qu’à peine quelques heures plus tôt elle nous semblait mûrement réfléchie. Chez moi, ces moments se manifestent toujours par un vif et soudain désir de retourner dans le temps, de revenir au moment précédant le choix fatidique comme on se réveille d’un cauchemar. Je n’ai jusqu’à aujourd’hui malheureusement pu réussir à accomplir un tel exploit, et ainsi me trouve condamné, comme nous le sommes tous, à subir mes erreurs et leurs fâcheuses conséquences.
Certaines erreurs sont plus coûteuses que d’autres, bien sûr. Celles que j’ai commises dans me furent coûteuses en argent et en courbatures, je n’ai donc pas tant à me plaindre. Mais laissez-moi vous raconter en détail ce qui m’amène à regretter ainsi mes derniers jours au Sierra Leone. Je deviens ambitieux, ou du moins j’assume mon ambition : ce nouvel épisode de mes aventures se déroulera en deux chapitres.
Chapitre 1 : Poumoï !
Certains matins ensoleillés amènent invariablement la promesse d’une journée féconde, mais c’est rarement le cas ici, puisque le ciel semble toujours hésiter entre le soleil et l’orage, et lance souvent quelques éclairs pour effrayer les vautours qui le peuplent. Samedi matin, pourtant, semblait annonceur d’une journée particulièrement satisfaisante, ne serait-ce parce qu’un de ces rares brises pouvait enfin alléger l’air de son humidité. Je devais partir pour Bonthe, sur l’île de Sherbro, qui semblait, selon les informations qui m’étaient alors disponibles, parfaitement accessible en une journée; il me fallait atteindre la ville de Mattru Jong en bus, pour ensuite prendre le bateau jusqu’à l’île. Voulant mettre toutes les chances de mon côté, je me suis présenté à la gare routière vers 8h30, heure plus que raisonnable (et pour moi, incorrigible lève-tard, plus que désagréable). Dès l’annonce de ma destination à la gare routière, on me place dans un minibus, et à l’avant en plus, quelle chance, le voyage sera peut-être même confortable. Il faut maintenant attendre que le minibus se remplisse. L’affaire de quelques minutes, me dis-je, naïf et insouciant. Oh, bien sûr ! Quelques minutes ! Qui se transforment rapidement en quelques heures… c’est l’Afrique ici, il ne faut pas être pressé !
Vient finalement le moment du départ. Finalement, le mot est faible : il a fallu quatre heures avant de remplir le minibus d’une quinzaine de places ! Il était déjà assez tard, mais comme je croyais alors pouvoir atteindre Mattru Jong en deux heures et demie, rien n’était perdu. C’est du moins ce que je me disais avant de voir la route qui devait me mener à destination. Une route ? Même le mot de piste me semble surestimer le chemin qui m’attendait. Et le prochain qui se plaint de l’état des routes au Québec, je lui fous une baffe, c’est clair ? Si vous croyez que les routes de la Belle province sont pleines de nids-de-poule, dîtes-vous au moins que ces nids-de-poule ne sont pas assez gros pour engloutir un autobus. Je vous assure que ça fait toute la différence du monde.
Je n’étais toujours pas au bout de mes peines, loin s’en faut. Il fallait bien sûr que je sois tombé sur un minibus dont les freins surchauffent aux dix minutes et dont un essieu lâche prise en pleine jungle. Je vous épargne les détails : je suis arrivé à Mattru Jong, sorte de gros village sans aucun intérêt, vers 18h 45, tout juste avant que le soleil ne se couche. Se rendre à Bonthe est hors de question; il me faut trouver un endroit où dormir au plus vite. Par chance (ces choses-là m’arrivent tout le temps), je suis tombé sur une équipe d’ingénieurs pennsylvaniens venus reconstruire une école pour Engineers Without Borders. Ils ont eu la gentillesse de partager leur repas avec moi et de me trouver un endroit où dormir, en plus de m’enseigner une technique typiquement ouest-africaine pour manger une orange.
Le lendemain, lever à l’aube, traversée de rivière en pirogue, et vite, car je dois me rendre à Yagoï pour prendre le seul bateau qui se rend à Bonthe. Car, bien sûr, nous sommes dimanche, et le dimanche aucun bateau ne se rend de Mattru Jong à Bonthe, il faut passer par Yagoï. Le seul moyen de se rendre à Yagoï, ce sont les omniprésentes okadas, les moto-taxis qui sillonnent le pays dans ses moindres recoins. Allons-y : trois heures de moto sur une route épouvantable, avec mes deux sacs sur le dos. Au Sierra Leone, vaut mieux avoir de l’équilibre.
La route qui relie Mattru Jong à Yagoï traverse la jungle, et une multitude de minuscules villages la parsème. Il faut imaginer la tête des habitants quand ils voyaient passer à toute vitesse un blanc barbu et son gigantesque sac chevauchant une motocyclette dans le plein milieu de la jungle. Des regards où se mêlent l’incompréhension, l’étonnement et l’hilarité. À chaque village que je traversais, tous les enfants, en pagne ou entièrement nus, s’élançaient à la poursuite de la moto en criant « poumoï ! » (« homme blanc », en Mende) et en agitant la main, le sourire aux lèvres. J’avais l’impression de découvrir l’Amérique.
Chapitre 2 : Bonthe
Je suis arrivé à Yagoï vers 10h, et le bateau ne partait qu’à midi. Ou plutôt, midi « african time », c’est-à-dire 14h30. En attendant, rien à faire. À Yagoï, c’est jour de marché : c’est sale, c’est bruyant et ça empeste le poisson séché. (Note : quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi, de l’Ouzbékistan au Sierra Leone, les gens s’obstinent encore à manger du poisson séché ? Je sais bien que ça se conserve longtemps, mais ça pue, c’est visuellement peu ragoutant, et puis c’est franchement dégueulasse). Évidemment, comme je ne passe pas inaperçu, je suis rapidement devenu le centre d’attraction. J’ai rencontré Mohamed, un jeune de mon âge qui vient de Freetown mais qui travaille comme officier maritime à Bonthe, et avec qui j’allais donc voyager. Après plusieurs heures d’attente, de multiples requêtes de paiements douteux (pour les autorités du port, pour les bagages, pour une soi-disant « taxe maritime ») de la part de personnages tout aussi douteux, nous sommes finalement partis pour Bonthe. Mohamed est très sympathique, et une fois arrivés, nous prenons rendez-vous pour la soirée.
Je dois dire que j’ai été quelque peu déçu en arrivant à Bonthe. Comme la ville ne fait pas face à la mer, mais plutôt à la rivière, il n’y a pas vraiment de plage dans les environs. Le principal intérêt réside dans les dizaines de vieux bâtiments coloniaux complètement délabrés qui jonchent la ville, et qui lui donnent une atmosphère très particulière. Ici, pas d’électricité, pas de voitures, pas grand chose en fait. La guesthouse où je pose mes pénates est correcte mais dispendieuse, et comme le voyage m’a pris une journée de plus que prévu, mes réserves monétaires s’épuisent; je ne pense pas m’éterniser ici.
J’ai fait le tour de la ville avec un guide de fortune, qui m’a même amené au « bar », un gros bâtiment délabré tenu par une vieille libanaise obèse avec une glacière pas très froide et des bières qui sentent le poisson. Le lendemain, Mohamed et moi avons fait le tour des vieux édifices coloniaux afin que je prenne quelques photos, puis attendu que le temps passe, ce qui semble être l’activité principale de la majorité de la population. L’endroit n’est pas sans charme, mais il n’est pas difficile de s’y ennuyer. Au moins, il fait un peu moins chaud qu’ailleurs dans le pays, étant donné la brise marine qui souffle sur l’île.
Mon voyage à Bonthe prendra une tournure quelque peu plus désagréable le soir venu. En après-midi, Mohamed vient me voir avec un de ses amis, natif de l’île, qui me met vivement en garde : le propriétaire de la guesthouse a très mauvaise réputation, les rumeurs de touristes détroussés pullulent, je dois faire particulièrement attention. J’avais jusque là été plutôt négligeant, considérant que la petite auberge familiale ne présentait pas de danger particulier : je serai maintenant plus prudent. Quelques heures plus tard, le patron vient me voir, car c’est le moment de payer (je dois partir le lendemain matin très tôt). Première mauvaise surprise : alors que je croyais devoir payer 100 000 leones par jour pour la chambre et la nourriture, c’est plutôt 150 000 qui, semble-t-il, avait été convenu. Avais-je été distrait, était-ce un malentendu ou une véritable tentative d’extorsion ? Malgré mon sourire gentil et mon air désolé, pas moyen de négocier. Et 150 000 leones pour une chambre spartiate, un petit-déjeuner ordinaire et un souper correct, c’est une somme tout simplement démesurée : pour vous donner une idée, l’équivalent à Freetown m’aurait coûté environ 70 000 leones, soit moins que la moitié. Et puis il y a un problème de taille : je n’ai tout simplement pas assez d’argent pour payer. Le patron me suggère gentiment de changer des dollars américains à un taux si ridiculement bas que je ne peux me résoudre à accepter. Une seule solution : j’appelle Mohamed, et je lui propose de me changer 50$ au taux normal, car lui pourra le changer au même taux dès son retour à Freetown. Il insiste d’abord pour simplement me donner l’argent pour payer l’hôtel, mais accepte finalement ma proposition. Je lui dois une fière chandelle : déjà que mon séjour à Bonthe s’est révélé scandaleusement dispendieux, je me serai littéralement retrouvé sans le sou si ce n’avait été de lui.
Je vais donc chercher le 50$ dans ma chambre. Je compte ensuite l’argent qu’il me reste : merde. J’écris merde, car retranscrire la litanie de sacres, de jurons et d’insultes que j’ai proférée avec haine me vaudrait probablement la censure. L’ami de Mohamed avait raison, j’aurais dû prendre toutes mes précautions : il me manque 200$. C’est la première fois que je me fais voler en voyage, et je suis littéralement hors de moi. Bien sûr, je n’ai que moi à blâmer. Et comme je n’ai aucune preuve concernant le coupable, pas moyen de récupérer l’argent. Là, vraiment, je n’ai qu’une seule envie : partir de cette ville pourrie au plus vite.
***
Le retour à Bo fut pénible et pour le moins éreintant. Après la traversée en bateau avec un entrepreneur/cinéaste/poète/médium avide de méditation, de numérologie et de théories du complot (pourquoi j’attire toujours les vieux fous ?), six heures d’okada (à trois personnes plus les bagages, cette fois) et deux crevaisons, je suis arrivé à Bo rompu de fatigue et affamé. Ce qui ne devait être qu’une tranquille escapade en province s’est finalement révélé être un épuisant périple de cinq jours qui m’a laissé appauvri et endolori. La prochaine fois que j’ai envie de voir du pays, je vais y penser deux fois : peut-être que je pourrai m’éviter de me retrouver encore sur une vieille moto déglinguée, à espérer de tout mon cœur pouvoir retourner dans ma chambre d’hôtel miteuse, la veille de mon départ pour l’île de Sherbro…
François