Thursday, December 29, 2011

Noël en Afrique

« I’m dreaming of a white Christmas… », laisse entendre la radio sur un air de reggae. White chrismas version reggae dans un taxi de brousse : juste là, vous avez tous les paradoxes de Noël en Afrique. Une fête carrément occidentale dans son folklore et son imaginaire, mais qui est fêtée à travers le monde.

Dès les premiers jours de décembre, comme chez nous, la folie de Noël s’empare de l’Afrique chrétienne. Ce qui étonne à juste titre le voyageur étranger, c’est justement le manque d’étrangeté : les chansons, les symboles, les messages sont exactement les mêmes ici que dans n’importe quel pays d’Europe ou d’Amérique. On entend partout « Little Drummer Boy », « Silent Night » et « Jingle Bells »; dans les vitrines, les images de jolis sapins recouverts de neige, les pères Noël dans les cheminées, les bas au-dessus des foyers; au coin des rues, on tente de vous vendre de petits sapins artificiels qui ne paient pas de mine. Le seul hic, c’est qu’il fait 30°C, qu’il y a des cocotiers un peu partout et que je mange du manioc sauce arachide.

Malgré que la fête de Noël soit pour les chrétiens africains comme pour tous les chrétiens du monde de la première importance, je n’ai pu en constater de véritable appropriation locale. Bien sûr, il semble plutôt ironique de demander un Noël blanc dans un endroit où il ne neigera jamais, et que le père Noël ait ce gros visage caucasien parmi toutes ces peaux d’ébène : pourtant ici, cela ne semble pas choquer, ni même déranger. On accepte le Noël occidental comme étant le seul possible, et ce faisant il y a nécessairement une relégation au second plan de la culture africaine. Oserais-je dire que le folklore de Noël est l’un des derniers vestiges du colonialisme en Afrique ?

Je mentirais en disant qu’il n’y a absolument aucune appropriation de Noël par l’Afrique. Comme je l’ai mentionné en ouverture, les versions reggae ou plus ou moins africanisées des chansons traditionnelles sont populaires, et les Saint Nicolas publics sont bien sûr noirs. Les traditions religieuses (les messes de Noël, par exemple), sont aussi bien ancrées dans la réalité africaine. Je n’ai pu assister à aucune d’entre elles, car étrangement la police ivoirienne m’a empêché d’entrer dans une église de Treichville, le quartier populaire d’Abidjan, mais j’ai néanmoins pu constater que la cérémonie y avait bien couleur locale. Ce n’est pas rien, mais c’est bien peu. Je n’avais pourtant toujours que le regard de l’étranger sur la vie locale, qui souvent en voit la surface sans que ne transparaisse sa profondeur. Quoi de mieux pour pallier cela que d’être inviter à fêter Noël dans une famille ivoirienne ?

J’ai eu la chance et le bonheur de pouvoir passer le 25 décembre non pas seul dans ma chambre d’hôtel minable du quartier « edgy » d’Abidjan, mais avec une famille ivoirienne des plus sympathiques et dans un quartier aisé. Par pur hasard, l’une des anciennes assistantes de mon père a un bon ami qui vit à Abidjan. Le père de cet ami fut longtemps ambassadeur au Canada, toute la famille a donc bien connu notre belle capitale nationale et sa région. Non seulement nous avons été mis en contact, mais Hervé (l’ami en question) a eu l’extrême gentillesse de m’inviter à partager les réjouissances de Noël avec les siens. Réfléchissez-y un peu : le fils de l’ancien patron de votre amie est dans votre pays, et sans le connaître le moins du monde, vous l’invitez à passer Noël chez vous. C’est d’une hospitalité incroyable, du genre qu’on ne trouve malheureusement plus chez nous. Je profite de cette tribune pour remercier à nouveau Hervé et sa famille, grâce à qui j’ai passé un merveilleux Noël.

Comble de l’amabilité : Hervé est venu jusqu’à Treichville, à l’autre bout d’Abidjan, pour venir me chercher. Pas de formalités, on se tutoie, lui comme son ami qui l’accompagne. Arrivé chez lui, tout est aussi facile et convivial : la famille m’accueille comme si j’étais des leurs, les amis me parlent comme si nous nous connaissions de longue date, sans l’empressement forcé qui teinte souvent les obligations d’hospitalité. On ne se connaissait pas, mais maintenant si, alors on discute, on rigole, on m’aide et on me sert ce que je veux. Je ne tarirai pas d’éloges au sujet de l’accueil qui m’a été fait : il fût tout simplement fantastique, et je n’aurais franchement pu demander mieux pour un Noël si loin de chez moi. D’autant plus que la nourriture était délicieuse, et qu’il y avait du bon vin…

Non seulement Hervé et sa famille ont été d’une gentillesse sans pareil avec moi, mais ils le sont aussi avec les gens du coin. En effet, plusieurs familles des environs, la plupart moins fortunées, étaient invitées à passer Noël avec eux. Plus encore, il y avait une distribution de cadeaux pour tous les enfants. Là vraiment, je n’ai qu’un mot à dire : chapeau. De la générosité pas croyable. Mais voilà, la distribution des cadeaux, ce n’est pas à n’importe qui de la faire : il incombe bien sûr au seul et vrai père Noël de gâter les enfants en ce jour de fête. Et qui croyez-vous s’est fait attribuer le rôle de père Noël ? Votre humble serviteur, bien entendu ! Quel autre blanc barbu et venu du froid aurait pu faire l’affaire ?

Je ne suis pas du genre à être attendri par un mot d’enfant ou un sourire baveux du fond d’une poussette, mais là mon cœur a fondu. En revêtant le fameux costume je n’ai pu m’empêcher de ressentir un peu d’appréhension, et je l’avoue, la peur du ridicule. Mais une fois assis dans la cour, lorsque j’ai vu les enfants me regarder avec bonheur et fascination, jamais je n’ai pu me croire ridicule: ils étaient si polis, si mignons, si adorables, et surtout convaincus que je ne pouvais être que le vrai père Noël ! Un à un ils sont venus chercher leur cadeau, se faire prendre en photo sur mes genoux et me faire un petit bisou sur la joue. Il y a eu le petit garçon de deux ans qui ne pouvait cesser de s’accrocher à ma jambe, le sourire aux lèvres; la petite fille pas beaucoup plus vieille qui avait toujours eu peur du père Noël mais que j’ai réussi à apprivoiser, et qui au final ne voulait plus quitter mes genoux après la photo; les tout-petits un peu effrayés mais rassurés dès que ma main se posait sur leurs épaules : j’en garde un souvenir impérissable. C’est cependant une expérience quelque peu troublante que de jouer le père Noël pour la première fois. On quitte irrémédiablement le monde des enfants, même celui des grands enfants. Je me suis soudainement senti plus un père qu’un fils, et ça m’a fait tout drôle : malgré la barbe et la calvitie, en suis-je déjà arrivé là ?

Pour un premier Noël hors du pays, ce fut donc un succès, à la fois agréable, étonnant et informatif. Oh, j’ai bien eu quelques pensées pour le chalet sous la neige, les discussions familiales chaotiques et cacophoniques et surtout pour le célèbre pâté de foie de ma maman. Le plus grand prix de l’aventure en solitaire est certainement le regret de ces moments que l’on aurait pu passer avec ceux qui nous aiment; je l’ai payé volontairement et consciemment, mais non sans en ressentir toute la valeur. Ce n’est pas une plainte, plutôt un constat. Peut-être m’avez-vous déjà envié mon quotidien exotique et palpitant, mais le jour de Noël, pendant un instant, c’est moi qui vous ai envié la chaleureuse tranquillité de l’habitude et des traditions.

François

Monday, December 19, 2011

Little Wleboh

L’une de mes premières surprises en arrivant à Harper fut d’entendre parler français un peu partout. Même à l’hôtel où je suis descendu, on m’a accueilli avec un anglais qui ne laissait aucun doute sur la langue maternelle de son locuteur.
-Vous êtes Ivoirien ? , ai-je alors demandé.
- Oui, je suis réfugié.
-Ah bon ? Et il y a beaucoup de réfugiés ivoiriens ici ?
-Dans la ville, quelques uns, mais il y a trois camps dans les environs. Le plus gros est tout près d’ici, et il doit bien compter 7000 occupants.

Qui l’eût cru : le Liberia, terre d’asile et de refuge. J’ai appris par la suite que parmi les réfugiés, on comptait un certain nombre de Libériens d’origine qui s’étaient d’abord enfuis vers la Côte d’Ivoire durant le conflit au Liberia, pour ensuite se réfugier une seconde fois dans leur pays d’origine quand leur pays d’accueil a à son tour connu la guerre. Même pour eux, la Côte d’Ivoire semblait un paradis perdu. Il faut dire que les conditions de vie dans les deux pays sont on ne peut plus différentes (j’y reviendrai ultérieurement).

J’étais bien sûr au courant de la guerre civile, ou comme les Ivoiriens préfèrent l’appeler, la « crise », qu’a connu la Côte d’Ivoire dans les dernières années (en gros, de 2002 à 2007). À mon grand étonnement, les réfugiés dont il est question ici n’étaient arrivés que tout récemment, suite à l’élection présidentielle ivoirienne d’octobre 2010. Vues d’Occident, les violences qui ont suivi l’annonce des résultats de ces élections (où le candidat du Nord, Alassane Ouattara, a été officiellement déclaré vainqueur, et le président sortant, Laurent Gbagbo, qui est du Sud, a refusé de reconnaître sa défaite) m’avaient semblé relativement mineures. On se rappelle tous des images de l’Hôtel Ivoire d’Abidjan, quartier général d’Ouattara, protégé par les casques bleus, et de l’assaut final de l’armée française qui a mené à l’arrestation de Gbagbo. On nous avait aussi mentionné dans les médias des actes violents à travers le pays, et les dangers d’une reprise de la guerre civile. Pourtant, ce que je savais des événements des derniers mois en Côte d’Ivoire ne justifiait aucunement la présence de dizaines de milliers de réfugiés au Liberia. J’ai donc décidé d’aller faire un tour au camp afin de comprendre ce qui avait poussé ces gens à chercher refuge, et surtout afin de voir de mes propres yeux un véritable camp de réfugiés.
Je ne tenterai pas de dresser ici un portrait juste des événements qui se sont produits suite à l’élection présidentielle. Ce n’était pas mon objectif principal en me rendant au camp; surtout, il faut considérer que les réfugiés présents au Liberia sont tous (ou presque) des partisans de Gbagbo, ce qui fait que leurs analyses et comptes-rendus ne sont nullement impartiaux. Ce que j’ai vu et entendu au camp de réfugiés de Little Wleboh n’a peut-être que peu d’intérêt pour l’histoire politique de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique. Il s’agit cependant d’un aperçu d’une réalité trop commune, celle des réfugiés. Je ne veux amener personne à prendre position dans le conflit qui divise en ce moment le pays : moi-même, je n’ai finalement aucune opinion sur la légitimité de Gbagbo ou d’Ouattara. Je ne cherche pas non plus à jouer la carte sentimentale, à vous faire le coup des annonces de Vision Mondiale ou se succèdent les regards tristes d’enfants affamés sur une trame sonore emphatique. Je tiens simplement à me faire témoin d’une réalité souvent ignorée et rarement comprise, et j’espère que cela suffira à vous intéresser.

***

Le camp de Little Wleboh est situé à environ 30 minutes de route de Harper, en pleine savane. Il tire son nom du minuscule village à côté duquel il a été bâti. Comme tous les camps de réfugiés, il est assez facile à identifier : les toiles blanches du Haut commissariat pour les réfugiés réfléchissent au loin la lumière du soleil. Le camp est si grand qu’il compte plusieurs quartiers; même mon guide Didier, qui habite au camp depuis ses débuts, a été étonné de découvrir au détour d’une colline de nouveaux quartiers qu’il ne connaissait pas.

Plusieurs ONG sont présentes afin de fournir aux réfugiés de quoi survivre. Le Conseil danois des réfugiés s’occupe de la gestion générale du camp; la nourriture est fournie par le HCR; l’UNICEF y a établi des écoles; OXFAM s’occupe des installations sanitaires, de l’eau et de la distribution d’autres biens. La plupart des employés d’ONG présents dans le camp y habitent, et je n’ai vu aucun étranger lors de ma visite.

La première chose qui frappe lorsqu’on visite le camp de Little Wleboh, ce sont les conditions de vie matérielles. Les « maisons » sont en fait des armatures de bois recouvertes de toiles du HCR; elles protègent très peu du froid nocturne et deviennent de véritables fournaises avec le soleil diurne. Il n’y a pas d’électricité, les seuls divertissements sont les deux télés du centre vidéo et quelques radios qui fonctionnent à batterie. Les quatre tentes qui servent d’école sont nettement insuffisantes pour les 1 000 enfants d’âge scolaire que compte le camp, et cela sans compter les nombreux adolescents et jeunes adultes qui n’ont pu finir leurs études et qui ne sont pas pris en charge par l’UNICEF. La chaleur y devient rapidement intolérable, et les élèves entassés n’ont pas même de bancs pour s’asseoir (les professeurs non plus, d’ailleurs). Et finalement, la principale doléance des résidents : on ne distribue la nourriture qu’une fois par mois, et elle consiste simplement en 12 kilos de riz par personne. 12 kilos pour trente jours, souvent plus (j’ai visité le camp le 14 décembre, la distribution était due pour le lendemain, elle devait avoir lieu le premier). Du riz blanc, sans accompagnement, sans légumes, sans viande, sans rien. C’est peu.

Dans le camp, le sentiment de désœuvrement est omniprésent. C’est bien simple : il n’y a rien à faire. Tous ces gens travaillaient en Côte d’Ivoire, ou étaient étudiants. Maintenant, il n’y a qu’à attendre que le temps passe, à pavoiser, à déambuler. Ils veulent travailler, ils veulent étudier, ils veulent commencer à rebâtir leur avenir, mais ils ne le peuvent pas. J’ai croisé un jeune homme, 18 ans, arrivé au camp en avril. Il était étudiant, allait dans quelques semaines à peine compléter sa Terminale, en espérant pouvoir entrer à l’université l’année suivante. La violence et le danger l’ont poussé à tout abandonner en attendant que les choses se calment. Il n’y a pas moyen pour lui de poursuivre ses études au camp, peut-être pourra-t-il, s’il retourne un jour en Côte d’Ivoire, reprendre sa Terminale avec beaucoup de retard. Il a plutôt abandonné l’idée de se rendre un jour à l’université.

Les ONG emploient quelques habitants du camp à faire des petites besognes d’entretien et de construction, mais ces emplois sont peu nombreux et très peu payants. Certains s’engagent comme bénévoles, ne serait-ce que pour occuper leurs journées. D’autres un peu plus débrouillards ont réussi à se trouver un petit gagne-pain en ville, comme Didier qui est chauffeur de moto-taxi à Harper; mais comme le chômage est déjà endémique au Liberia, ceux-là sont les plus chanceux. Et puis il faut parler anglais, ce qui n’est pas le cas de la majorité des Ivoiriens.
Lorsque la nuit tombe, et le froid avec elle, on se rassemble autour des braises du feu de la journée, sans plus de distraction qu’à l’habitude. La noirceur due à l’absence d’électricité pousse les gens à rester près de chez eux, et en groupe si possible. Le frère de Didier me raconte que les histoires de vols et surtout de viols sont très fréquentes. Les casques bleus débarquent une fois par semaine, constatent les faits, s’assurent que tout le monde se sente bien en sécurité, et repartent sans rien faire d’autre. Lui a bien essayé de mettre sur pied une petite patrouille de sécurité, mais ils n’ont même pas l’argent pour se payer des lampes de poche, sans parler des batteries pour les faire fonctionner.

Quand on me voit arriver, on me demande des nouvelles. Je leur parle des élections législatives ivoiriennes (qui eurent lieu le 11 décembre), de Gbagbo à La Haye. Et puis chacun me raconte son histoire, pourquoi il est réfugié. Certains ont entendu des rumeurs de violence, se sont rappelé la guerre civile et ont pris peur. Mais plusieurs ont vu et ont vécu la violence, la terreur, et leurs histoires sont souvent horribles.

Il y a cet homme que j’ai rencontré. Ce n’est pas son véritable prénom, mais on l’appelle Jésus, allez savoir pourquoi. Toute la journée, il est assis sous un arbre ou sur son porche, à boire de l’alcool de canne à sucre. Ils sont plusieurs autour, à boire avec lui. Quand j’arrive il vient vers moi. Il m’accueille, m’invite à m’asseoir, et puis il parle. Il en a beaucoup à dire, Jésus; il en a beaucoup sur le cœur. Il a le regard intense, les opinions bien faites : il n’aime pas les blancs, il n’aime pas le Liberia, mais plus que la haine ou la colère c’est une grande détresse que l’on voit dans ses yeux lorsqu’il se verse un nouveau gobelet d’alcool.

Jésus vivait à Tabou, tout près de la frontière libérienne. Il avait sa maison, ses plantations de cacaoyers et d’hévéas. Il n’était pas riche, non, mais il vivait bien. Et puis il me raconte. Comment un jour des hommes armés sont venus chez lui. Comment ils ont rassemblé sa famille dans le salon. Comment ils lui ont dit de choisir entre ses enfants. Comment il n’a pas pu, comment il a protesté. Comment ils ont pris son fils aîné, Philippe. Comment ils l’ont fait agenouiller. Comment ils ont…

Jésus n’a pas besoin de me décrire le bruit de la détonation, le regard de son fils qui part irrémédiablement vers le vide, le bruit sourd de son corps sans vie qui heurte le sol. Il n’a pas besoin de me le décrire, parce que je peux le voir dans son silence, dans son regard vide, obnubilé par le souvenir et par ces mêmes bruits qui, jour après jour, viennent hanter son esprit. Un long silence, inconfortable pour tous. Ils ont déjà entendu son histoire nombre de fois, mais personne n’ose prononcer le premier mot : personne n’ose le déranger dans son deuil et sa souffrance. Tout au long de la conversation qui suit, Jésus m’appelle toujours Philippe. Les autres le corrigent, comme pour lui dire, avec toute leur compassion, mais un peu de lassitude : il est mort, Philippe, il ne reviendra pas.

***

La situation des réfugiés est incroyablement complexe. La pauvreté, le désœuvrement et les traumatismes ne sont peut-être que la partie la plus visible du problème. Et au centre de tout cela, la grande question : doit-on intégrer les réfugiés à leur société d’accueil, où doit-on encourager un retour éventuel ? La plupart d’entre eux sont fermement décidés à retourner dans leur pays d’ici quelques mois, quelques années, quand tout sera plus calme. Les autres craignent que l’on se souvienne d’eux, et préfèrent malgré tout rester au Liberia, tenter de s’y établir de façon décente. Quelle que soit l’option choisie, les prochaines années seront difficiles. Il faudra soit pardonner, oublier, rebâtir ce qui était à nous; soit repartir à zéro dans une terre étrangère, dans une langue étrangère, sans argent, sans famille et sans amis.

Je ne vais pas vous faire la leçon, vous dire de réaliser à quel point vous et moi sommes chanceux, que nous devons apprécier ce que la vie nous a donné, et autres sermons moralisateurs du genre. Après tout, comme l’a dit Sinclair Lewis, « It has not yet been recorded that any human being has gained a very large or permanent contentment from meditation upon the fact that he is better off than others ». Je crois néanmoins qu’il est important de connaître ces réalités, de voir le monde pour ce qu’il est, de remplacer les notions abstraites de « conflit » et de « réfugié » par des images précises, par des noms et des visages. C’est ce que j’ai tenté de faire en me rendant à Little Wleboh, et c’est ce que j’ai ici tenté de faire pour vous. Ce n’est peut-être pas grand-chose, et j’en suis conscient, mais pour l’instant c’est ce que je sais faire de mieux.

François

Tuesday, December 13, 2011

Traverser le Liberia

Il y a déjà plus d’une semaine que j’ai quitté Monrovia. La route a été longue; les multiples villes que j’ai traversées depuis n’avaient rien d’extraordinaire. Le Liberia n’est pas un endroit que l’on visite pour ses attractions touristiques ou pour ses points d’intérêts bien définis. Il n’y a, somme toute, pratiquement rien à voir ou à faire qui ne justifie le fait de s’arrêter ici. Mais le Liberia se vit en petits moments, en petites observations parfois profondes et parfois insignifiantes, et qui finalement forment un tout, l’expérience d’un pays bien particulier. Vous relater mes moindres faits et gestes des derniers jours serait ennuyant et fastidieux. Je vais plutôt tenter de partager ici certaines de ces observations et expériences qui pourront peut-être vous laisser entrevoir ce qu’une journée ici peut contenir d’intéressant, de surprenant, d’incompréhensible.

Le Liberia après la guerre

Le Lonely Planet a bien raison : il n’y a qu’une seule ville au Liberia, et c’est Monrovia. Les autres agglomérations ont plutôt l’air de gros villages, avec une route principale bordée de cabanes de bois et de tôle et quelques vieux bâtiments au béton défraichi. Le peu d’électricité qui existe hors de la capitale provient de générateurs privés, et la hausse des prix de l’essence en diminue grandement les heures d’opérations. L’eau courante est assez rare, et peu fiable lorsqu’elle est présente. Si le réseau routier s’améliore depuis quelques années, il n’existe toujours que deux routes pavées dans le pays, qui doivent totaliser deux ou trois cent kilomètres au plus.

Il est difficile d’imaginer ce qu’une décennie et demie de guerre civile peut faire à un pays. Plus que les dégâts directement dus aux combats, c’est l’abandon du maintien des infrastructures qui est destructeur. Les routes qui sont aujourd’hui impraticables étaient des tapis d’asphalte il y a à peine vingt ans. Il fut une époque, et pas si lointaine, où la moindre coupure de courant était tout à fait exceptionnelle, même à l’extérieur de Monrovia. Les luxueuses maisons d’autrefois, qui n’ont conservé de leur splendeur passée que ce qu’il faut pour nous la laisser deviner, sont maintenant squattées par des familles qui y ont trouvé refuge; la peinture des murs a perdu son combat contre l’humidité, le béton est rongé de moisissure, et les carreaux cassés laissent entrevoir les vêtements étendus et les bassines d’eau grise. On se souvient encore avec nostalgie du temps où Harper, la petite ville bordée par l’océan qui est ma dernière étape au Liberia, resplendissait comme la plus belle ville des Caraïbes, un joyau scintillant au loin par les fenêtres des manoirs et les lumières des terrasses. Cela semble maintenant bien lointain.

La pauvreté culturelle

Harper est tout près de la frontière ivoirienne. Depuis 2002, début de la guerre civile dans ce pays, de nombreux réfugiés sont venus au Liberia pour éviter les violences. (Note : vous vous imaginez certainement que, pour se réfugier au Liberia, il faut que la situation là-bas ait été véritablement infernale). Bien qu’ils aient trouvé ici la paix et la stabilité qui avaient déserté leur terre natale, la plupart des réfugiés ont été étonnés de l’état de dévastation et de pauvreté du Liberia. Une pauvreté qui n’est pas que matérielle, mais aussi, d’une certaine façon, culturelle. Lorsque j’ai évoqué avec enthousiasme la cuisine qui m’attend en Côte d’Ivoire, le propriétaire de mon hôtel, originaire d’Abidjan, n’a pu retenir sa complainte : « Mais ils n’ont rien à manger, ici ! Toujours la même chose : du riz, des feuilles de cassava, du poisson séché ! En Côte d’Ivoire, je te dis, tu vas te régaler ! ». En effet, la cuisine libérienne telle qu’elle existe aujourd’hui se réduit à quelques plats qui, en toute franchise, goûtent sensiblement la même chose. Peut-être n’a-t-elle jamais été particulièrement raffinée, mais son état actuel me paraît symptomatique d’un mal qui semble gangrener le pays : la perte de l’identité, de la culture libérienne. Les anciennes traditions de la brousse, les sociétés secrètes et les démons masqués, ont grandement souffert de la guerre, et occupe désormais une place beaucoup plus discrète dans la vie quotidienne que ce n’était le cas auparavant. On a véritablement l’impression que la société en entier s’est écroulée; qu’il n’existe plus qu’une masse de gens qui cohabitent, mais qui n’ont rien pour les unir; bref, sans vouloir être trop métaphysique, on dirait que l’âme du Liberia a presque succombé durant la guerre. Je dis presque, car depuis que la paix est revenue, on voit les efforts qui ont été fait pour reconstruire le pays, matériellement du moins. Peut-être que la première république indépendante d’Afrique pourra redevenir ce qu’elle était, un pays qui n’a peut-être jamais été un véritable centre culturel, mais qui au moins avait ses particularités et son identité propre.

Faites l’amour, pas la guerre

Pour moi qui suis habitué de voyager dans des pays musulmans, je dois dire que la promiscuité sexuelle en Afrique m’étonne grandement. Cela ne se voit pas du premier coup d’œil; il ne s’agit pas de cette fameuse « hypersexualisation de la société » que l’on dénonce tant en Occident, plutôt d’une réalité discrète mais qui se révèle rapidement omniprésente. La plupart des hôtels sont en fait des maisons de passe. Les chambres se remplissent le soir venu de couples sans bagages et sans intention de s’éterniser. Même dans les guesthouses gérées par des ONG ou des églises, il faut s’attendre à ce que la poubelle de la salle de bain soit pleine de condoms usés le matin venu (pardon pour l’image un peu graphique). En parlant un peu aux gens du coin, on réalise qu’il est tout à fait commun pour les garçons comme pour les filles d’avoir de nombreux partenaires sexuels : si jamais la jeune fille tombe enceinte, elle choisit celui qu’elle veut comme mari et espère qu’il accepte la paternité de l’enfant. Beaucoup de jeunes filles ne travaillent pas ou ont des emplois peu payants, elles s’attendent donc à ce que leurs partenaires plus fortunés fassent preuve de générosité une fois rhabillés. Les bars, les hôtels et même certains restaurants sont remplis de prostituées (une d’entre elle est venue cognée à ma porte trois soirs de suite pour me proposer d’innocents « massages »). Sur une note plus déplorable, la violence sexuelle est un problème de taille, et les campagnes pour dénoncer le viol et l’exploitation sexuelle des enfants sont incessantes. Et n’oubliez pas qu’il y a le SIDA, qui ici comme partout en Afrique est véritablement épidémique.

Malgré ces mœurs débridées, il existe une certaine pudeur lorsqu’on vient à aborder « la chose » : c’est comme ça, on couche à gauche et à droite, mais on aime mieux ne pas trop en parler. Le seul indice qui met la puce à l’oreille est l’importante présence d’annonces de condoms. Ma préférée ? « Important and cool men use Star condom ». Si les hommes importants et cool le font…

Parfois, l’univers nous fait signe

Je suis arrivé à Harper après trois jours de route entassé dans un taxi de brousse (une voiture cinq places est ici une voiture huit places), pas encore tout à fait remis d’un empoisonnement alimentaire, et encore une fois complètement rompu de fatigue. Le voyage m’a couté une fortune, on charge parfois jusqu’à 45$ pour un trajet de 200 kilomètres; la ville est loin d’être aussi jolie que je l’imaginais; l’air est pesant, humide; je suis couvert d’une couche de poussière rouge d’au moins un centimètre d’épaisseur; j’ai mangé deux repas en trois jours; bref, j’en ai plus qu’assez. Il fait noir, il n’y a pas d’électricité, et c’est dimanche donc tous les restos sont fermés. Je meurs de faim, ma seule option est le « tea shop », où on me sert des spaghettis froids et des haricots. Le comble : je ne peux même pas avoir de bière.

C’est dans un état de désespoir et d’abattement que je me trouve à contempler d’un regard douteux les spaghettis froids devant moi. Juste à côté de moi, un jeune garçon ouvre sa radio. Une mélodie familière : The whisper in the morning… De toutes les chansons du monde, c’est celle-là, c’est MA chanson, c’est Céline qui chante The Power of Love. Je souris, je ris même. Merci, l’univers, ça va beaucoup mieux maintenant.

La vie communautaire

Les notions de privé et de public telles que nous les connaissons nous paraissent être universelles : détrompez-vous. Ici, ce qui est de mes affaires est des affaires de tout le monde. Chaque regroupement éphémère, chaque amas d’individus réunis par des circonstances diverses se transforme presque instantanément en communauté. On discute sans cesse, on se parle comme si on se connaissait depuis toujours. Le meilleur endroit pour assister à une telle transmutation sociale est sans aucun doute la gare routière. Des gens qui, au hasard d’une destination commune, se retrouve à attendre ensemble, et qui soudainement deviennent un groupe soudé et solidaire, prêt à s’attaquer aux problèmes de chacun et à prendre position sur tous les sujets. Ta sœur a dit qu’elle allait t’attendre à 17h ? Mais on ne sera jamais rendu à cette heure ! Donne-moi son numéro, je vais l’appeler. Tu veux arrêter dans telle ville pour laisser des paquets ? Mais bien sûr, on s’arrête à la gare et on t’attend; je vais en profiter pour aller voir mon cousin. Vous parlez de quoi ? Des élections ? Ah, mais bien sûre qu’elles étaient truquées. Mais si, je le sais, j’ai un ami dont le frère connais quelqu’un qui travaille pour l’ONU, c’est de source sûre. Mais non, ça ne prend pas trois heures pour se rendre à Monrovia, qu’est-ce que vous racontez, avec l’état de la route c’est au moins cinq heures. Dites, on va manger, en attendant que le bus se remplisse ?

Parfois, les choses se gâtent un peu, mais se règlent habituellement en un rien de temps. Les petites bagarres sont fréquentes, les discussions très animées encore plus. On parle beaucoup, et on s’engueule aussi. Et la police s’en mêle, et on s’engueule avec la police, et elle nous menace de nous arrêter; puis, soudainement, les sourires reviennent, les éclats de rires retentissent, on se tape sur l’épaule et on se sert la main, voilà c’est fini. Prochaine discussion : ta mère est malade ? Oh, oublie le médecin, c’est trop cher, ma belle-sœur connaît un guérisseur…

Ma Ellen

Il y a quelques semaines à peine, le Liberia a connu sa deuxième élection démocratique depuis… ben depuis toujours en fait. Sans surprise, la présidente sortante, Ellen Johnson-Sirleaf, a remporté la victoire. On l’aime bien, ici, la présidente. On l’aime tellement que vous ne trouverez personne pour l’appeler « Mme la présidente », ou même « Mme Johnson-Sirleaf » : on l’appelle Ma Ellen, la maman de tous les libériens. C’est une véritable figure de ralliement, qui donne espoir, qui inspire, et grâce à qui le pays se relève tranquillement. Et maman Ellen, elle s’occupe de nous comme n’importe quelle maman. Partout, on voit des affiches de ce genre : « Ma Ellen says : go to school and say no to drugs »; « Ma Ellen says : protect yourself from AIDS, be faithful and condomize »; « Ma Ellen says: send your girl child to school, women will bring Liberia to a new shore»; « Thank you Ma Ellen for rebuilding Liberia ! »; j’ai même vu un casque de moto sur lequel il était écrit: «Ma Ellen says: safety for everyone, put a helmet on your bike ». C’est tout à fait charmant. Je serais très surpris qu’on retrouve un jour dans les rues de Montréal des affiches nous disant « Pa Stephen says : put the bad men in prison for a long long time », ou encore « Pa Stephen says : oil sands will help built Canada ». C’est peut-être mieux ainsi.

François

Monday, December 5, 2011

Les multiples Monrovias

Perché sur le toit des ruines du Ducor Palace Hotel, qui dominent la ville sur une petite colline, on peut voir Monrovia en entier : les plages; le gigantesque Waterside Market; West Point, qui a la réputation d’être le pire bidonville d’Afrique de l’Ouest; les grands bâtiments officiels qui mènent jusqu’à Sinkor, l’enclave diplomatique; le quartier général de l’UNMIL (United Nations Mission In Liberia)… Vue de si haut, aveuglé par le soleil écrasant, on comprend que Monrovia, finalement, n’est qu’une grande ville. Car lorsqu’on y plonge, on a souvent l’impression de passer d’un univers à un autre sans trop s’en rendre compte.

Il y a d’abord la Monrovia de la majorité des Monroviens, chaotique comme nulle autre, avec le vrombissement des motocyclettes, le passage incessant des vendeurs de rues, les gigantesques églises, les posters de Jésus, et une masse humaine compact et mobile, déstabilisante et étourdissante. Monrovia compte environ 1 million d’habitants, mais lorsqu’on s’enfonce dans le Waterside Market, on pourrait facilement croire qu’elle en compte vingt fois plus. Je n’ai franchement jamais vu de si haute concentration humaine de ma vie, une véritable overdose de stimuli de toute sorte : visuels (les couleurs vives des tissus et des breloques, les paniers d’épices, les conserves aux étiquettes bigarrés en toutes les langues possibles), olfactifs (les parfums de mauvaise qualité, les déchets qui brûlent, l’eau putride des égouts, la viande crue chauffée par le soleil, le marché de poisson, la sueur, la fumée des motos), auditifs (ces mêmes motos tonitruantes, les enfants qui traînent des brouettes pleines de bouteilles en gueulant « cold drinks cold water ! », les engueulades à tout propos, et bien sûr, la symphonie des klaxons). À travers tout ça, quelques casques bleus, des chinois venus écouler leur marchandise de piètre qualité, les sempiternels commerçants libanais… On s’y perd, on se retrouve à West Point, qu’il vaut définitivement mieux éviter, on essaie de se retrouver… et puis on en sort après quelques heures complètement épuisé, étourdi, et un peu effrayé.

C’est la première Monrovia, ce qu’on imagine d’une grande ville africaine. Mais il faut se rappeler qu’il y a à peine quelques années, Monrovia était un véritable champ de bataille. Malgré le bourdonnement humain qui nous distrait, on remarque facilement cette seconde Monrovia, témoin d’une guerre civile sans merci : les bâtiments noircis par le feu, les traces de balles et d’obus qui criblent les murs, et dès qu’on lève les yeux, ce vieil hôtel en ruine, qui jusqu’à tout récemment devait être entièrement rénové par des investisseurs lybiens, mais qui semble-t-il restera le rappel des années de guerre pour quelques temps encore. En 2003, le gouvernement provisoire y avait installé ses quartiers, avant que les rebelles n’en prennent le contrôle et le ravage en entier. Je suis allé y faire un tour; le gardien de sécurité, un étrange personnage en loques au regard peu rassurant, m’a guidé à travers les décombres et les chambres vides pour me donner une idée de la dévastation. En huit ans à peine, les dégâts sont impressionnants : tout a été complètement pillé, l’humidité ronge les murs et les planchers, et on remarque en montant les escaliers quelques meurtrières creusées à coup de pioche. C’est certainement un endroit à l’atmosphère chargée, qui malheureusement symbolise bien l’état de destruction du Liberia après tant de violence.

La nuit tombe très vite ici, et à 19h, quand la noirceur est complète, vaut mieux ne pas traîner dans les rues. Car si les deux précédentes Monrovias ne semblent peut-être pas invitantes, sa troisième incarnation, la Monrovia nocturne, est elle franchement inquiétante. Il est très difficile d’expliquer pourquoi : bien sûr, le simple fait d’ajouter l’obscurité au chaos diurne peut donner une idée de l’ambiance qui se dégage en parcourant les rues, mais cela n’est pas tout. Un changement semble s’opérer chez les gens eux-mêmes : on croise beaucoup de regards menaçants ou suspicieux, les bandes de jeunes hommes ivres et désœuvrés pullulent, l’air est pesant; on dirait vraiment que la ville en entier cherche la confrontation, la vengeance. Je disais précédemment qu’on ne perçoit pratiquement aucune tension en se baladant au Sierra Leone : dans la Monrovia nocturne, la tension se voit, s’entend, se ressent, comme une incessante impression d’être épié par tous ceux que l’on croise, d’être un intrus, un indésirable. Ce n’est pas pour rien que tous ceux à qui j’ai parlé me disent de ne jamais sortir le soir (plusieurs Monroviens m’ont même avoué éviter de le faire eux-mêmes). Vaut mieux suivre leur conseil.

Il faut dire que les gens ne sont pas du tout habitués à voir des étrangers (enfin, pour le dire crûment, des blancs) se promener dans les rues le soir venu. Car à l’extrême opposé du Monrovia nocturne, il y a le Monrovia des expatriés. Celui-là me rappelle Kaboul et sa ville parallèle. D’un côté, le tourbillon de la vie urbaine, les conditions de vie misérables, la chaleur, les mouches et les odeurs nauséabondes; de l’autres, les boîtes de nuit, le calme des restos chics, les hôtels avec piscine et air climatisé, les gigantesques 4x4 blancs de l’ONU et les dollars américains. Ces deux mondes se côtoient sans jamais vraiment se rencontrer. Oh, bien sûr, les expats sont les premiers à se plaindre de la vie si pénible qui est la leur, des difficultés de vivre dans un pays si pauvre et si peu développé, mais en vérité ils vivent pour la majorité mieux ici qu’ils ne pourraient le faire dans leur pays d’origine.

Hier, je suis allé à la plage. On m’a vivement recommandé le Golden Beach, un resto sur le bord de la mer qui a sa propre plage : « you will meet all your friends », qu’on me dit, car évidemment je suis l’ami de tous les blancs. Déjà, mon arrivée en moto-taxi me met dans une bande à part : le stationnement est plein de gros 4x4 blancs avec des chauffeurs qui attendent patiemment que mesdames et messieurs les travailleurs humanitaires aient fini de faire trempette. La plage est jolie et, ironiquement, juste à côté du quartier général de l’UNMIL. Une seule question : suis-je bien toujours à Monrovia ? Il y a un groupe de jeunes américains tout droit sorti de Laguna Beach : on s’appelle sur nos iPhones, on montre nos torses imberbes ornés de tatous tribaux, on grignote des buffalo wings, mais on a le droit parce que, voyez vous, on est venu ici pour aider ces pauvres petits africains, et non pas pour notre propre bénéfice; bref, on se sacrifie. À une autre table, pour compenser un sacrifice comparable, on enfile les bouteilles de rosé sud-africain et les rouleaux de printemps. Sous la hutte, un vieux français accompagné d’une fort jeune et jolie demoiselle libérienne. Sur la plage, un couple gai très tendance et leur petit chien. On est loin des bidonvilles.

Tout ça a pour conséquence que Monrovia est, pour le voyageur de passage, une ville extrêmement dispendieuse. Puisque je ne peux vraisemblablement pas me permettre de payer 100$ la nuit, j’ai pris une chambre dans un petit bordel qui surplombe le Waterside Market (ce qui me coûte quand même 25$ la nuit, et je n’ai pas d’eau courante). C’est un coin peu recommandable, et disons qu’il vaut mieux ne pas oublier de verrouiller à double tour, mais le patron est très sympathique, et le vieil alcoolo à la porte aime bien me faire un brin de causette. Dans les restos, même constat : les prix sont pratiquement les mêmes qu’en Occident. J’ai bien essayé de me sustenter dans les gargotes libériennes, mais elles ont tendance à ne servir que le repas du midi. Ainsi, à tous les soirs, je me retrouve dans de véritables little Beyrouth. Il y a en effet au Liberia, comme au Sierra Leone, une importante communauté libanaise, à qui appartiennent tous les restos « internationaux ». Résultat : je mange plus de shawarmas ici que dans le Moyen-Orient. Mais je suppose que ça aussi, c’est Monrovia, une ville plus schizophrène que cosmopolite.

***

Aujourd’hui c’est dimanche, les rues sont presque désertes. J’ai l’impression de me retrouver dans un gigantesque bal de finissants de secondaire 5 : les hommes en costumes noirs, chemises colorées et verres fumés, les femmes en robes bariolées, talons hauts et coiffures tarabiscotées. Car ici, le dimanche, c’est sérieux. Le Liberia est un pays à majorité chrétienne et extrêmement religieux. Les églises sont innombrables et gigantesques (quoique souvent particulièrement laides). Les crucifix sont portés ostensiblement. Sur les taxis, on proclame que « Jesus Saves ! », « God is Great », « I Believe in the Miracles of Christ ». Depuis quelques années, les églises évangéliques à la mode américaines sont des plus populaires ici, d’où les annonces pour les Bible Seminars (« Are you free of sin ? », demande l’une d’elle : vous voulez vraiment la réponse ?), et autres Miracle Crusades. C’est une façon pour les libériens de faire la paix avec le passé et de garder espoir pour le futur, mais cela me laisse dubitatif. Il est bien facile de dire que Satan est à blâmer pour les violences de la guerre civile, et que si l’on prie avec suffisamment d’ardeur, Dieu sauvera le pays. Malheureusement, les choses ne se passent pas comme ça. On ne peut pas fermer les yeux, prier et penser que toutes les blessures du passé vont se refermer. Quand on voit, au fond des bidonvilles, au détour des ruelles sombres, cette pauvreté, ces inégalités, et surtout ce sentiment d’injustice et cette violence dont le sommeil semble si léger, il est difficile de croire qu’il suffira de quelques alléluias pour remettre le pays sur la bonne voie. J’ai bien peur que la religion ne soit véritablement l’opium du peuple libérien.

François

Les multiples Monrovias

Perché sur le toit des ruines du Ducor Palace Hotel, qui dominent la ville sur une petite colline, on peut voir Monrovia en entier : les plages; le gigantesque Waterside Market; West Point, qui a la réputation d’être le pire bidonville d’Afrique de l’Ouest; les grands bâtiments officiels qui mènent jusqu’à Sinkor, l’enclave diplomatique; le quartier général de l’UNMIL (United Nations Mission In Liberia)… Vue de si haut, aveuglé par le soleil écrasant, on comprend que Monrovia, finalement, n’est qu’une grande ville. Car lorsqu’on y plonge, on a souvent l’impression de passer d’un univers à un autre sans trop s’en rendre compte.

Il y a d’abord la Monrovia de la majorité des Monroviens, chaotique comme nulle autre, avec le vrombissement des motocyclettes, le passage incessant des vendeurs de rues, les gigantesques églises, les posters de Jésus, et une masse humaine compact et mobile, déstabilisante et étourdissante. Monrovia compte environ 1 million d’habitants, mais lorsqu’on s’enfonce dans le Waterside Market, on pourrait facilement croire qu’elle en compte vingt fois plus. Je n’ai franchement jamais vu de si haute concentration humaine de ma vie, une véritable overdose de stimuli de toute sorte : visuels (les couleurs vives des tissus et des breloques, les paniers d’épices, les conserves aux étiquettes bigarrés en toutes les langues possibles), olfactifs (les parfums de mauvaise qualité, les déchets qui brûlent, l’eau putride des égouts, la viande crue chauffée par le soleil, le marché de poisson, la sueur, la fumée des motos), auditifs (ces mêmes motos tonitruantes, les enfants qui traînent des brouettes pleines de bouteilles en gueulant « cold drinks cold water ! », les engueulades à tout propos, et bien sûr, la symphonie des klaxons). À travers tout ça, quelques casques bleus, des chinois venus écouler leur marchandise de piètre qualité, les sempiternels commerçants libanais… On s’y perd, on se retrouve à West Point, qu’il vaut définitivement mieux éviter, on essaie de se retrouver… et puis on en sort après quelques heures complètement épuisé, étourdi, et un peu effrayé.

C’est la première Monrovia, ce qu’on imagine d’une grande ville africaine. Mais il faut se rappeler qu’il y a à peine quelques années, Monrovia était un véritable champ de bataille. Malgré le bourdonnement humain qui nous distrait, on remarque facilement cette seconde Monrovia, témoin d’une guerre civile sans merci : les bâtiments noircis par le feu, les traces de balles et d’obus qui criblent les murs, et dès qu’on lève les yeux, ce vieil hôtel en ruine, qui jusqu’à tout récemment devait être entièrement rénové par des investisseurs lybiens, mais qui semble-t-il restera le rappel des années de guerre pour quelques temps encore. En 2003, le gouvernement provisoire y avait installé ses quartiers, avant que les rebelles n’en prennent le contrôle et le ravage en entier. Je suis allé y faire un tour; le gardien de sécurité, un étrange personnage en loques au regard peu rassurant, m’a guidé à travers les décombres et les chambres vides pour me donner une idée de la dévastation. En huit ans à peine, les dégâts sont impressionnants : tout a été complètement pillé, l’humidité ronge les murs et les planchers, et on remarque en montant les escaliers quelques meurtrières creusées à coup de pioche. C’est certainement un endroit à l’atmosphère chargée, qui malheureusement symbolise bien l’état de destruction du Liberia après tant de violence.

La nuit tombe très vite ici, et à 19h, quand la noirceur est complète, vaut mieux ne pas traîner dans les rues. Car si les deux précédentes Monrovias ne semblent peut-être pas invitantes, sa troisième incarnation, la Monrovia nocturne, est elle franchement inquiétante. Il est très difficile d’expliquer pourquoi : bien sûr, le simple fait d’ajouter l’obscurité au chaos diurne peut donner une idée de l’ambiance qui se dégage en parcourant les rues, mais cela n’est pas tout. Un changement semble s’opérer chez les gens eux-mêmes : on croise beaucoup de regards menaçants ou suspicieux, les bandes de jeunes hommes ivres et désœuvrés pullulent, l’air est pesant; on dirait vraiment que la ville en entier cherche la confrontation, la vengeance. Je disais précédemment qu’on ne perçoit pratiquement aucune tension en se baladant au Sierra Leone : dans la Monrovia nocturne, la tension se voit, s’entend, se ressent, comme une incessante impression d’être épié par tous ceux que l’on croise, d’être un intrus, un indésirable. Ce n’est pas pour rien que tous ceux à qui j’ai parlé me disent de ne jamais sortir le soir (plusieurs Monroviens m’ont même avoué éviter de le faire eux-mêmes). Vaut mieux suivre leur conseil.

Il faut dire que les gens ne sont pas du tout habitués à voir des étrangers (enfin, pour le dire crûment, des blancs) se promener dans les rues le soir venu. Car à l’extrême opposé du Monrovia nocturne, il y a le Monrovia des expatriés. Celui-là me rappelle Kaboul et sa ville parallèle. D’un côté, le tourbillon de la vie urbaine, les conditions de vie misérables, la chaleur, les mouches et les odeurs nauséabondes; de l’autres, les boîtes de nuit, le calme des restos chics, les hôtels avec piscine et air climatisé, les gigantesques 4x4 blancs de l’ONU et les dollars américains. Ces deux mondes se côtoient sans jamais vraiment se rencontrer. Oh, bien sûr, les expats sont les premiers à se plaindre de la vie si pénible qui est la leur, des difficultés de vivre dans un pays si pauvre et si peu développé, mais en vérité ils vivent pour la majorité mieux ici qu’ils ne pourraient le faire dans leur pays d’origine.

Hier, je suis allé à la plage. On m’a vivement recommandé le Golden Beach, un resto sur le bord de la mer qui a sa propre plage : « you will meet all your friends », qu’on me dit, car évidemment je suis l’ami de tous les blancs. Déjà, mon arrivée en moto-taxi me met dans une bande à part : le stationnement est plein de gros 4x4 blancs avec des chauffeurs qui attendent patiemment que mesdames et messieurs les travailleurs humanitaires aient fini de faire trempette. La plage est jolie et, ironiquement, juste à côté du quartier général de l’UNMIL. Une seule question : suis-je bien toujours à Monrovia ? Il y a un groupe de jeunes américains tout droit sorti de Laguna Beach : on s’appelle sur nos iPhones, on montre nos torses imberbes ornés de tatous tribaux, on grignote des buffalo wings, mais on a le droit parce que, voyez vous, on est venu ici pour aider ces pauvres petits africains, et non pas pour notre propre bénéfice; bref, on se sacrifie. À une autre table, pour compenser un sacrifice comparable, on enfile les bouteilles de rosé sud-africain et les rouleaux de printemps. Sous la hutte, un vieux français accompagné d’une fort jeune et jolie demoiselle libérienne. Sur la plage, un couple gai très tendance et leur petit chien. On est loin des bidonvilles.

Tout ça a pour conséquence que Monrovia est, pour le voyageur de passage, une ville extrêmement dispendieuse. Puisque je ne peux vraisemblablement pas me permettre de payer 100$ la nuit, j’ai pris une chambre dans un petit bordel qui surplombe le Waterside Market (ce qui me coûte quand même 25$ la nuit, et je n’ai pas d’eau courante). C’est un coin peu recommandable, et disons qu’il vaut mieux ne pas oublier de verrouiller à double tour, mais le patron est très sympathique, et le vieil alcoolo à la porte aime bien me faire un brin de causette. Dans les restos, même constat : les prix sont pratiquement les mêmes qu’en Occident. J’ai bien essayé de me sustenter dans les gargotes libériennes, mais elles ont tendance à ne servir que le repas du midi. Ainsi, à tous les soirs, je me retrouve dans de véritables little Beyrouth. Il y a en effet au Liberia, comme au Sierra Leone, une importante communauté libanaise, à qui appartiennent tous les restos « internationaux ». Résultat : je mange plus de shawarmas ici que dans le Moyen-Orient. Mais je suppose que ça aussi, c’est Monrovia, une ville plus schizophrène que cosmopolite.

***

Aujourd’hui c’est dimanche, les rues sont presque désertes. J’ai l’impression de me retrouver dans un gigantesque bal de finissants de secondaire 5 : les hommes en costumes noirs, chemises colorées et verres fumés, les femmes en robes bariolées, talons hauts et coiffures tarabiscotées. Car ici, le dimanche, c’est sérieux. Le Liberia est un pays à majorité chrétienne et extrêmement religieux. Les églises sont innombrables et gigantesques (quoique souvent particulièrement laides). Les crucifix sont portés ostensiblement. Sur les taxis, on proclame que « Jesus Saves ! », « God is Great », « I Believe in the Miracles of Christ ». Depuis quelques années, les églises évangéliques à la mode américaines sont des plus populaires ici, d’où les annonces pour les Bible Seminars (« Are you free of sin ? », demande l’une d’elle : vous voulez vraiment la réponse ?), et autres Miracle Crusades. C’est une façon pour les libériens de faire la paix avec le passé et de garder espoir pour le futur, mais cela me laisse dubitatif. Il est bien facile de dire que Satan est à blâmer pour les violences de la guerre civile, et que si l’on prie avec suffisamment d’ardeur, Dieu sauvera le pays. Malheureusement, les choses ne se passent pas comme ça. On ne peut pas fermer les yeux, prier et penser que toutes les blessures du passé vont se refermer. Quand on voit, au fond des bidonvilles, au détour des ruelles sombres, cette pauvreté, ces inégalités, et surtout ce sentiment d’injustice et cette violence dont le sommeil semble si léger, il est difficile de croire qu’il suffira de quelques alléluias pour remettre le pays sur la bonne voie. J’ai bien peur que la religion ne soit véritablement l’opium du peuple libérien.

François

Les multiples Monrovias

Perché sur le toit des ruines du Ducor Palace Hotel, qui dominent la ville sur une petite colline, on peut voir Monrovia en entier : les plages; le gigantesque Waterside Market; West Point, qui a la réputation d’être le pire bidonville d’Afrique de l’Ouest; les grands bâtiments officiels qui mènent jusqu’à Sinkor, l’enclave diplomatique; le quartier général de l’UNMIL (United Nations Mission In Liberia)… Vue de si haut, aveuglé par le soleil écrasant, on comprend que Monrovia, finalement, n’est qu’une grande ville. Car lorsqu’on y plonge, on a souvent l’impression de passer d’un univers à un autre sans trop s’en rendre compte.

Il y a d’abord la Monrovia de la majorité des Monroviens, chaotique comme nulle autre, avec le vrombissement des motocyclettes, le passage incessant des vendeurs de rues, les gigantesques églises, les posters de Jésus, et une masse humaine compact et mobile, déstabilisante et étourdissante. Monrovia compte environ 1 million d’habitants, mais lorsqu’on s’enfonce dans le Waterside Market, on pourrait facilement croire qu’elle en compte vingt fois plus. Je n’ai franchement jamais vu de si haute concentration humaine de ma vie, une véritable overdose de stimuli de toute sorte : visuels (les couleurs vives des tissus et des breloques, les paniers d’épices, les conserves aux étiquettes bigarrés en toutes les langues possibles), olfactifs (les parfums de mauvaise qualité, les déchets qui brûlent, l’eau putride des égouts, la viande crue chauffée par le soleil, le marché de poisson, la sueur, la fumée des motos), auditifs (ces mêmes motos tonitruantes, les enfants qui traînent des brouettes pleines de bouteilles en gueulant « cold drinks cold water ! », les engueulades à tout propos, et bien sûr, la symphonie des klaxons). À travers tout ça, quelques casques bleus, des chinois venus écouler leur marchandise de piètre qualité, les sempiternels commerçants libanais… On s’y perd, on se retrouve à West Point, qu’il vaut définitivement mieux éviter, on essaie de se retrouver… et puis on en sort après quelques heures complètement épuisé, étourdi, et un peu effrayé.

C’est la première Monrovia, ce qu’on imagine d’une grande ville africaine. Mais il faut se rappeler qu’il y a à peine quelques années, Monrovia était un véritable champ de bataille. Malgré le bourdonnement humain qui nous distrait, on remarque facilement cette seconde Monrovia, témoin d’une guerre civile sans merci : les bâtiments noircis par le feu, les traces de balles et d’obus qui criblent les murs, et dès qu’on lève les yeux, ce vieil hôtel en ruine, qui jusqu’à tout récemment devait être entièrement rénové par des investisseurs lybiens, mais qui semble-t-il restera le rappel des années de guerre pour quelques temps encore. En 2003, le gouvernement provisoire y avait installé ses quartiers, avant que les rebelles n’en prennent le contrôle et le ravage en entier. Je suis allé y faire un tour; le gardien de sécurité, un étrange personnage en loques au regard peu rassurant, m’a guidé à travers les décombres et les chambres vides pour me donner une idée de la dévastation. En huit ans à peine, les dégâts sont impressionnants : tout a été complètement pillé, l’humidité ronge les murs et les planchers, et on remarque en montant les escaliers quelques meurtrières creusées à coup de pioche. C’est certainement un endroit à l’atmosphère chargée, qui malheureusement symbolise bien l’état de destruction du Liberia après tant de violence.

La nuit tombe très vite ici, et à 19h, quand la noirceur est complète, vaut mieux ne pas traîner dans les rues. Car si les deux précédentes Monrovias ne semblent peut-être pas invitantes, sa troisième incarnation, la Monrovia nocturne, est elle franchement inquiétante. Il est très difficile d’expliquer pourquoi : bien sûr, le simple fait d’ajouter l’obscurité au chaos diurne peut donner une idée de l’ambiance qui se dégage en parcourant les rues, mais cela n’est pas tout. Un changement semble s’opérer chez les gens eux-mêmes : on croise beaucoup de regards menaçants ou suspicieux, les bandes de jeunes hommes ivres et désœuvrés pullulent, l’air est pesant; on dirait vraiment que la ville en entier cherche la confrontation, la vengeance. Je disais précédemment qu’on ne perçoit pratiquement aucune tension en se baladant au Sierra Leone : dans la Monrovia nocturne, la tension se voit, s’entend, se ressent, comme une incessante impression d’être épié par tous ceux que l’on croise, d’être un intrus, un indésirable. Ce n’est pas pour rien que tous ceux à qui j’ai parlé me disent de ne jamais sortir le soir (plusieurs Monroviens m’ont même avoué éviter de le faire eux-mêmes). Vaut mieux suivre leur conseil.

Il faut dire que les gens ne sont pas du tout habitués à voir des étrangers (enfin, pour le dire crûment, des blancs) se promener dans les rues le soir venu. Car à l’extrême opposé du Monrovia nocturne, il y a le Monrovia des expatriés. Celui-là me rappelle Kaboul et sa ville parallèle. D’un côté, le tourbillon de la vie urbaine, les conditions de vie misérables, la chaleur, les mouches et les odeurs nauséabondes; de l’autres, les boîtes de nuit, le calme des restos chics, les hôtels avec piscine et air climatisé, les gigantesques 4x4 blancs de l’ONU et les dollars américains. Ces deux mondes se côtoient sans jamais vraiment se rencontrer. Oh, bien sûr, les expats sont les premiers à se plaindre de la vie si pénible qui est la leur, des difficultés de vivre dans un pays si pauvre et si peu développé, mais en vérité ils vivent pour la majorité mieux ici qu’ils ne pourraient le faire dans leur pays d’origine.

Hier, je suis allé à la plage. On m’a vivement recommandé le Golden Beach, un resto sur le bord de la mer qui a sa propre plage : « you will meet all your friends », qu’on me dit, car évidemment je suis l’ami de tous les blancs. Déjà, mon arrivée en moto-taxi me met dans une bande à part : le stationnement est plein de gros 4x4 blancs avec des chauffeurs qui attendent patiemment que mesdames et messieurs les travailleurs humanitaires aient fini de faire trempette. La plage est jolie et, ironiquement, juste à côté du quartier général de l’UNMIL. Une seule question : suis-je bien toujours à Monrovia ? Il y a un groupe de jeunes américains tout droit sorti de Laguna Beach : on s’appelle sur nos iPhones, on montre nos torses imberbes ornés de tatous tribaux, on grignote des buffalo wings, mais on a le droit parce que, voyez vous, on est venu ici pour aider ces pauvres petits africains, et non pas pour notre propre bénéfice; bref, on se sacrifie. À une autre table, pour compenser un sacrifice comparable, on enfile les bouteilles de rosé sud-africain et les rouleaux de printemps. Sous la hutte, un vieux français accompagné d’une fort jeune et jolie demoiselle libérienne. Sur la plage, un couple gai très tendance et leur petit chien. On est loin des bidonvilles.

Tout ça a pour conséquence que Monrovia est, pour le voyageur de passage, une ville extrêmement dispendieuse. Puisque je ne peux vraisemblablement pas me permettre de payer 100$ la nuit, j’ai pris une chambre dans un petit bordel qui surplombe le Waterside Market (ce qui me coûte quand même 25$ la nuit, et je n’ai pas d’eau courante). C’est un coin peu recommandable, et disons qu’il vaut mieux ne pas oublier de verrouiller à double tour, mais le patron est très sympathique, et le vieil alcoolo à la porte aime bien me faire un brin de causette. Dans les restos, même constat : les prix sont pratiquement les mêmes qu’en Occident. J’ai bien essayé de me sustenter dans les gargotes libériennes, mais elles ont tendance à ne servir que le repas du midi. Ainsi, à tous les soirs, je me retrouve dans de véritables little Beyrouth. Il y a en effet au Liberia, comme au Sierra Leone, une importante communauté libanaise, à qui appartiennent tous les restos « internationaux ». Résultat : je mange plus de shawarmas ici que dans le Moyen-Orient. Mais je suppose que ça aussi, c’est Monrovia, une ville plus schizophrène que cosmopolite.

***

Aujourd’hui c’est dimanche, les rues sont presque désertes. J’ai l’impression de me retrouver dans un gigantesque bal de finissants de secondaire 5 : les hommes en costumes noirs, chemises colorées et verres fumés, les femmes en robes bariolées, talons hauts et coiffures tarabiscotées. Car ici, le dimanche, c’est sérieux. Le Liberia est un pays à majorité chrétienne et extrêmement religieux. Les églises sont innombrables et gigantesques (quoique souvent particulièrement laides). Les crucifix sont portés ostensiblement. Sur les taxis, on proclame que « Jesus Saves ! », « God is Great », « I Believe in the Miracles of Christ ». Depuis quelques années, les églises évangéliques à la mode américaines sont des plus populaires ici, d’où les annonces pour les Bible Seminars (« Are you free of sin ? », demande l’une d’elle : vous voulez vraiment la réponse ?), et autres Miracle Crusades. C’est une façon pour les libériens de faire la paix avec le passé et de garder espoir pour le futur, mais cela me laisse dubitatif. Il est bien facile de dire que Satan est à blâmer pour les violences de la guerre civile, et que si l’on prie avec suffisamment d’ardeur, Dieu sauvera le pays. Malheureusement, les choses ne se passent pas comme ça. On ne peut pas fermer les yeux, prier et penser que toutes les blessures du passé vont se refermer. Quand on voit, au fond des bidonvilles, au détour des ruelles sombres, cette pauvreté, ces inégalités, et surtout ce sentiment d’injustice et cette violence dont le sommeil semble si léger, il est difficile de croire qu’il suffira de quelques alléluias pour remettre le pays sur la bonne voie. J’ai bien peur que la religion ne soit véritablement l’opium du peuple libérien.

François

Les multiples Monrovias

Perché sur le toit des ruines du Ducor Palace Hotel, qui dominent la ville sur une petite colline, on peut voir Monrovia en entier : les plages; le gigantesque Waterside Market; West Point, qui a la réputation d’être le pire bidonville d’Afrique de l’Ouest; les grands bâtiments officiels qui mènent jusqu’à Sinkor, l’enclave diplomatique; le quartier général de l’UNMIL (United Nations Mission In Liberia)… Vue de si haut, aveuglé par le soleil écrasant, on comprend que Monrovia, finalement, n’est qu’une grande ville. Car lorsqu’on y plonge, on a souvent l’impression de passer d’un univers à un autre sans trop s’en rendre compte.

Il y a d’abord la Monrovia de la majorité des Monroviens, chaotique comme nulle autre, avec le vrombissement des motocyclettes, le passage incessant des vendeurs de rues, les gigantesques églises, les posters de Jésus, et une masse humaine compact et mobile, déstabilisante et étourdissante. Monrovia compte environ 1 million d’habitants, mais lorsqu’on s’enfonce dans le Waterside Market, on pourrait facilement croire qu’elle en compte vingt fois plus. Je n’ai franchement jamais vu de si haute concentration humaine de ma vie, une véritable overdose de stimuli de toute sorte : visuels (les couleurs vives des tissus et des breloques, les paniers d’épices, les conserves aux étiquettes bigarrés en toutes les langues possibles), olfactifs (les parfums de mauvaise qualité, les déchets qui brûlent, l’eau putride des égouts, la viande crue chauffée par le soleil, le marché de poisson, la sueur, la fumée des motos), auditifs (ces mêmes motos tonitruantes, les enfants qui traînent des brouettes pleines de bouteilles en gueulant « cold drinks cold water ! », les engueulades à tout propos, et bien sûr, la symphonie des klaxons). À travers tout ça, quelques casques bleus, des chinois venus écouler leur marchandise de piètre qualité, les sempiternels commerçants libanais… On s’y perd, on se retrouve à West Point, qu’il vaut définitivement mieux éviter, on essaie de se retrouver… et puis on en sort après quelques heures complètement épuisé, étourdi, et un peu effrayé.

C’est la première Monrovia, ce qu’on imagine d’une grande ville africaine. Mais il faut se rappeler qu’il y a à peine quelques années, Monrovia était un véritable champ de bataille. Malgré le bourdonnement humain qui nous distrait, on remarque facilement cette seconde Monrovia, témoin d’une guerre civile sans merci : les bâtiments noircis par le feu, les traces de balles et d’obus qui criblent les murs, et dès qu’on lève les yeux, ce vieil hôtel en ruine, qui jusqu’à tout récemment devait être entièrement rénové par des investisseurs lybiens, mais qui semble-t-il restera le rappel des années de guerre pour quelques temps encore. En 2003, le gouvernement provisoire y avait installé ses quartiers, avant que les rebelles n’en prennent le contrôle et le ravage en entier. Je suis allé y faire un tour; le gardien de sécurité, un étrange personnage en loques au regard peu rassurant, m’a guidé à travers les décombres et les chambres vides pour me donner une idée de la dévastation. En huit ans à peine, les dégâts sont impressionnants : tout a été complètement pillé, l’humidité ronge les murs et les planchers, et on remarque en montant les escaliers quelques meurtrières creusées à coup de pioche. C’est certainement un endroit à l’atmosphère chargée, qui malheureusement symbolise bien l’état de destruction du Liberia après tant de violence.

La nuit tombe très vite ici, et à 19h, quand la noirceur est complète, vaut mieux ne pas traîner dans les rues. Car si les deux précédentes Monrovias ne semblent peut-être pas invitantes, sa troisième incarnation, la Monrovia nocturne, est elle franchement inquiétante. Il est très difficile d’expliquer pourquoi : bien sûr, le simple fait d’ajouter l’obscurité au chaos diurne peut donner une idée de l’ambiance qui se dégage en parcourant les rues, mais cela n’est pas tout. Un changement semble s’opérer chez les gens eux-mêmes : on croise beaucoup de regards menaçants ou suspicieux, les bandes de jeunes hommes ivres et désœuvrés pullulent, l’air est pesant; on dirait vraiment que la ville en entier cherche la confrontation, la vengeance. Je disais précédemment qu’on ne perçoit pratiquement aucune tension en se baladant au Sierra Leone : dans la Monrovia nocturne, la tension se voit, s’entend, se ressent, comme une incessante impression d’être épié par tous ceux que l’on croise, d’être un intrus, un indésirable. Ce n’est pas pour rien que tous ceux à qui j’ai parlé me disent de ne jamais sortir le soir (plusieurs Monroviens m’ont même avoué éviter de le faire eux-mêmes). Vaut mieux suivre leur conseil.

Il faut dire que les gens ne sont pas du tout habitués à voir des étrangers (enfin, pour le dire crûment, des blancs) se promener dans les rues le soir venu. Car à l’extrême opposé du Monrovia nocturne, il y a le Monrovia des expatriés. Celui-là me rappelle Kaboul et sa ville parallèle. D’un côté, le tourbillon de la vie urbaine, les conditions de vie misérables, la chaleur, les mouches et les odeurs nauséabondes; de l’autres, les boîtes de nuit, le calme des restos chics, les hôtels avec piscine et air climatisé, les gigantesques 4x4 blancs de l’ONU et les dollars américains. Ces deux mondes se côtoient sans jamais vraiment se rencontrer. Oh, bien sûr, les expats sont les premiers à se plaindre de la vie si pénible qui est la leur, des difficultés de vivre dans un pays si pauvre et si peu développé, mais en vérité ils vivent pour la majorité mieux ici qu’ils ne pourraient le faire dans leur pays d’origine.

Hier, je suis allé à la plage. On m’a vivement recommandé le Golden Beach, un resto sur le bord de la mer qui a sa propre plage : « you will meet all your friends », qu’on me dit, car évidemment je suis l’ami de tous les blancs. Déjà, mon arrivée en moto-taxi me met dans une bande à part : le stationnement est plein de gros 4x4 blancs avec des chauffeurs qui attendent patiemment que mesdames et messieurs les travailleurs humanitaires aient fini de faire trempette. La plage est jolie et, ironiquement, juste à côté du quartier général de l’UNMIL. Une seule question : suis-je bien toujours à Monrovia ? Il y a un groupe de jeunes américains tout droit sorti de Laguna Beach : on s’appelle sur nos iPhones, on montre nos torses imberbes ornés de tatous tribaux, on grignote des buffalo wings, mais on a le droit parce que, voyez vous, on est venu ici pour aider ces pauvres petits africains, et non pas pour notre propre bénéfice; bref, on se sacrifie. À une autre table, pour compenser un sacrifice comparable, on enfile les bouteilles de rosé sud-africain et les rouleaux de printemps. Sous la hutte, un vieux français accompagné d’une fort jeune et jolie demoiselle libérienne. Sur la plage, un couple gai très tendance et leur petit chien. On est loin des bidonvilles.

Tout ça a pour conséquence que Monrovia est, pour le voyageur de passage, une ville extrêmement dispendieuse. Puisque je ne peux vraisemblablement pas me permettre de payer 100$ la nuit, j’ai pris une chambre dans un petit bordel qui surplombe le Waterside Market (ce qui me coûte quand même 25$ la nuit, et je n’ai pas d’eau courante). C’est un coin peu recommandable, et disons qu’il vaut mieux ne pas oublier de verrouiller à double tour, mais le patron est très sympathique, et le vieil alcoolo à la porte aime bien me faire un brin de causette. Dans les restos, même constat : les prix sont pratiquement les mêmes qu’en Occident. J’ai bien essayé de me sustenter dans les gargotes libériennes, mais elles ont tendance à ne servir que le repas du midi. Ainsi, à tous les soirs, je me retrouve dans de véritables little Beyrouth. Il y a en effet au Liberia, comme au Sierra Leone, une importante communauté libanaise, à qui appartiennent tous les restos « internationaux ». Résultat : je mange plus de shawarmas ici que dans le Moyen-Orient. Mais je suppose que ça aussi, c’est Monrovia, une ville plus schizophrène que cosmopolite.

***

Aujourd’hui c’est dimanche, les rues sont presque désertes. J’ai l’impression de me retrouver dans un gigantesque bal de finissants de secondaire 5 : les hommes en costumes noirs, chemises colorées et verres fumés, les femmes en robes bariolées, talons hauts et coiffures tarabiscotées. Car ici, le dimanche, c’est sérieux. Le Liberia est un pays à majorité chrétienne et extrêmement religieux. Les églises sont innombrables et gigantesques (quoique souvent particulièrement laides). Les crucifix sont portés ostensiblement. Sur les taxis, on proclame que « Jesus Saves ! », « God is Great », « I Believe in the Miracles of Christ ». Depuis quelques années, les églises évangéliques à la mode américaines sont des plus populaires ici, d’où les annonces pour les Bible Seminars (« Are you free of sin ? », demande l’une d’elle : vous voulez vraiment la réponse ?), et autres Miracle Crusades. C’est une façon pour les libériens de faire la paix avec le passé et de garder espoir pour le futur, mais cela me laisse dubitatif. Il est bien facile de dire que Satan est à blâmer pour les violences de la guerre civile, et que si l’on prie avec suffisamment d’ardeur, Dieu sauvera le pays. Malheureusement, les choses ne se passent pas comme ça. On ne peut pas fermer les yeux, prier et penser que toutes les blessures du passé vont se refermer. Quand on voit, au fond des bidonvilles, au détour des ruelles sombres, cette pauvreté, ces inégalités, et surtout ce sentiment d’injustice et cette violence dont le sommeil semble si léger, il est difficile de croire qu’il suffira de quelques alléluias pour remettre le pays sur la bonne voie. J’ai bien peur que la religion ne soit véritablement l’opium du peuple libérien.

François

Saturday, December 3, 2011

So long, Salone

Quand on se dirige vers une frontière, il faut toujours s’attendre au pire : les choses vont très rarement comme prévu. Mon père se rappelle très bien de mon appel en direct du no man’s land séparant l’Ouzbékistan du Tadjikistan, alors qu’on venait de m’annoncer que j’y serai probablement coincé pour les quatre prochains jours; ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres des choses qui peuvent mal tourner. Mon premier passage de frontière en Afrique n’a nullement été catastrophique, mais certainement pas de tout repos non plus.

La frontière libérienne est à 80 kilomètres de Kenema, et donc, selon toute vraisemblance, atteignable en une journée. Suivant les conseils des employés de l’hôtel ou je restais (enfin, hôtel… disons que les clients étaient très souvent accompagnés et ne restaient que quelques heures au plus, si vous voyez ce que je veux dire), je me suis levé à l’aube afin de pouvoir prendre place dans le premier bus se rendant à la frontière. À 6h30, je suis à la gare routière : trop tard, le premier taxi de brousse vient de partir, il me faut attendre le prochain. Qui est parti, attention, à 14h. J’ai eu amplement le temps d’observer la vie courante de ce coin du monde et de discuter avec mes compagnons de route, tout aussi exaspérés que moi par l’interminable attente.

À 14h, finalement, le grand départ. 80 kilomètres, ce n’est pas bien long, mais la route est à ce qu’il paraît très mauvaise, et nous ne savons donc pas si nous réussirons à nous rendre à la frontière avant sa fermeture à 18h. Je vous épargne les détails, mais après d’innombrables postes de contrôle, des ennuis mécaniques, un arbre dans le milieu de la route et environ cinquante pauses-pipi, nous sommes arrivés à la frontière… à 22h30. 80 kilomètres en 8h30, je l’ai calculé pour vous, ça fait une vitesse moyenne de 9,4 km/h. Disons que ça permet d’apprécier le paysage.

Après une très courte nuit (je me suis fait réveillé à 6h30 par un policier m’annonçant que la douane ouvrait dans deux heures; merci, je crois que je vais avoir le temps de me brosser les dents), on plonge dans les formalités douanières : aller voir vingt personnes qui prennent chacune en note toutes mes informations sans aucune raison, puis aller voir dix personnes qui vont soi-disant examiner mes bagages mais ne font que me demander un pot-de-vin, puis attendre, puis finalement recevoir le ok d’un grand vizir quelconque qui considère que j’ai maintenant le droit de sortir du pays. Je suis très fier de vous dire que mon premier passage de frontière en Afrique fut exempt de toute corruption, malgré les demandes incessantes. Soit je fais semblant de ne pas comprendre, soit je m’insurge avec vigueur contre de telles pratiques qui font la honte des autorités du pays : d’habitude, ça marche. Après sensiblement le même cirque de l’autre côté de la frontière, me voilà au Liberia.

Le Sierra Leone, ou Salone selon le dialecte local, est un pays fascinant et parfois difficile à comprendre. À vrai dire, outre les dommages matériels et le nombre inhabituel d’amputés, il est difficile de croire que le pays était en plein guerre civile il y a à peine dix ans. On ne ressent absolument aucune tension entre les habitants; chrétiens et musulmans se mêlent comme je ne l’ai jamais vu auparavant, sans la moindre trace de discrimination; les gens sont d’une gentillesse et d’une chaleur infinies avec les étrangers; somme toute, un pays fort agréable. Je dois dire cependant que tout ça rend la guerre civile encore plus mystérieuse à mes yeux : on se demande si une violence invisible et impalpable existe encore derrière les sourires, ou si ce triste épisode a tellement bouleversé la nation que tous ont pris la ferme résolution de mettre de côté leurs différends. Pour l’instant, et ce malgré des souffrances inimaginables, il semble que les gens aient fait une croix sur le passé. La plupart des anciens rebelles sont aujourd’hui parfaitement intégrés dans la société (les chauffeurs de moto-taxis de Bo, par exemple, en sont pour la majorité), et on ne voit que très rarement des soldats dans les rues. Les innombrables ONG nous rappellent bien que le Sierra Leone est l’un des pays les plus pauvres du monde, mais petit à petit, on se prépare ici à recevoir des étrangers qui ne seront pas des travailleurs humanitaires mais bien de simples touristes.

Tout se serait-il parfaitement réglé en si peu de temps ? Étonnamment, il semble que oui. Et les Sierra-Léonais semblent bien décider à rebâtir leur pays. Bien que voyager au Sierra Leone ne soit pas des plus reposant, il est grand temps de mettre de côté les images de la guerre civile et de les remplacer par celles de plages idylliques, de jungles impénétrables et d’enfants souriants. Venez donc y faire un tour : vous verrez, vous aussi, vous serez surpris.

François

Monday, November 28, 2011

Des Danois et des singes

Je n’ai jamais vraiment eu de passion pour la faune et la flore. Bien sûr, je peux en apprécier la beauté, mais ne me parlez pas d’excursion ornithologique en pleine jungle ou d’observation de papillons, je décroche complètement. J’ai néanmoins décidé d’aller faire un tour dans la réserve naturelle de l’île de Tiwai, réputée pour sa concentration et sa variété de primates. La plupart des expats que j’ai rencontrée en parlait en bien, c’est une des seules véritables attractions touristiques du coin, et puis un singe, c’est quand même mignon, non ? Et puis, deux ou trois jours dans la jungle ne me tueront pas (enfin, probablement pas) : alors hop, je saute dans un poda-poda (les minibus locaux), j’attends quatre heures à la gare routière et puis ça y est, on est parti.

L’île de Tiwai, dans la rivière Moa, fait environ 12 km², et on y retrouve, entre autres, 11 espèces de singes, des hippopotames nains, des léopards et environ 800 espèces de papillons. Ça fait beaucoup de monde sur une petite île, me direz-vous, mais il n’est pourtant pas garanti de voir toutes ces jolies bestioles en un seul séjour. C’est la jungle, la vraie, celle dans laquelle il est souvent difficile de voir plus de deux mètres devant soi, et où de toute façon on préfère nettement regarder où on met les pieds que de garder les yeux en l’air en espérant voir un chimpanzé. Car évidemment, l’île de Tiwai n’est pas peuplée que de gentils papillons et de drôles de primates : on y retrouve aussi deux espèces de cobras (le cobra noir africain et le water cobra), des mambas verts, des tarentules et nombre d’autres merveilleuses créations venimeuses de Mère Nature. Et quand on sait que la dose d’anti-venin la plus proche est… en Ouganda, je vous jure qu’on fait le tour de sa tente avant de se coucher.

Je suis arrivé sur l’île vendredi, il était donc peu probable que j’y sois seul. En effet, les seuls « touristes » au Sierra Leone sont des travailleurs d’ONG des environs qui font des excursions le week-end. Comme Tiwai est assez réputé dans le pays, et pas si loin de grandes villes comme Bo, Kenema et Freetown, c’est un des lieux favoris des travailleurs humanitaires pour se changer les idées. Je me suis donc retrouvé avec quatre allemands, deux finlandaises et neuf danois : adieu, quiétude pastorale.

Le samedi matin, promenade matinale pour tenter de voir quelques singes. On m’avait dit qu’il n’était pas rare de voir une majorité des 11 espèces de singes en une seule balade : je dois dire que j’ai été un peu déçu. Je crois en avoir vu deux, et de si loin qu’il m’est pratiquement impossible de dire si c’était des gorilles ou des capucins. Franchement, ceux qui sont paraît-il nos plus proches cousins ne savent pas se comporter avec la famille, je m’attendais à un accueil plus chaleureux. Pas de bonnes photos de singes, que de vagues silhouettes dans les arbres. J’ai par contre pu capturer (en image, rassurez-vous) une magnifique et gigantesque araignée, et notre petit groupe a même eu la chance de croiser le chemin d’un petit cobra.

Le groupe de danois était bien sympathique. Ils travaillaient tous dans un hôpital de brousse, à Massanga, dans le nord du pays. Je dis « hôpital de brousse » car c’est la description qu’ils m’en ont fait, mais l’hôpital est réputé pour être le meilleur du pays : ça donne une idée de l’état des soins de santé dans le coin. Nous sommes allés faire une balade en bateau autour de l’île, dont le moment fort fut certainement le water cobra à un mètre de l’embarcation. Je suis très fier de dire que malgré ma peur légendaire des serpents (eh oui, je suis comme Indiana Jones), mon premier réflexe fut de tenter de le prendre en photo, et non de me joindre au concert de cris effarés des demoiselles présentes.

À part ces deux petites expéditions, il n’y avait pas grand-chose à faire à Tiwai. Ajoutez à cela quelques problèmes de communication entre le cuisinier et moi (non, deux morceaux de plantain bouilli ne constituent pas un repas; oui, j’ai demandé à avoir un déjeuner, etc.), et vous comprendrez pourquoi je suis reparti le dimanche matin. Mes amis danois ont eu la gentillesse de m’amener jusqu’à Bo, et de là je me suis rendu à Kenema.

Oooooooh que c’est louche, Kenema. La ville est réputée pour être un lieu de commerce, particulièrement le commerce de diamant, ce qui amène son lot de personnages suspects. L’hôtel Capitol, le plus chic de la ville, est le lieu de rencontre par excellence de ces derniers. Des slaves qui transigent des milliers de dollars au cellulaire, de riches libanais qui invitent le chef local des troupes de l’ONU à prendre un verre, des serveuses sans entrain qui se liment les ongles et un vautour autour de la piscine : avec un peu de temps, on pourrait vraiment en faire un roman d’espionnage. En attendant, je vais tenter de me renseigner un peu sur le commerce de diamants, voire d’aller visiter une mine. Et puis je vais gentiment me laisser bercer par la douce atmosphère de Far West qui imprègne la ville, avant de finalement quitter le Sierra Leone et d’entrer au Liberia.

François