« I’m dreaming of a white Christmas… », laisse entendre la radio sur un air de reggae. White chrismas version reggae dans un taxi de brousse : juste là, vous avez tous les paradoxes de Noël en Afrique. Une fête carrément occidentale dans son folklore et son imaginaire, mais qui est fêtée à travers le monde.
Dès les premiers jours de décembre, comme chez nous, la folie de Noël s’empare de l’Afrique chrétienne. Ce qui étonne à juste titre le voyageur étranger, c’est justement le manque d’étrangeté : les chansons, les symboles, les messages sont exactement les mêmes ici que dans n’importe quel pays d’Europe ou d’Amérique. On entend partout « Little Drummer Boy », « Silent Night » et « Jingle Bells »; dans les vitrines, les images de jolis sapins recouverts de neige, les pères Noël dans les cheminées, les bas au-dessus des foyers; au coin des rues, on tente de vous vendre de petits sapins artificiels qui ne paient pas de mine. Le seul hic, c’est qu’il fait 30°C, qu’il y a des cocotiers un peu partout et que je mange du manioc sauce arachide.
Malgré que la fête de Noël soit pour les chrétiens africains comme pour tous les chrétiens du monde de la première importance, je n’ai pu en constater de véritable appropriation locale. Bien sûr, il semble plutôt ironique de demander un Noël blanc dans un endroit où il ne neigera jamais, et que le père Noël ait ce gros visage caucasien parmi toutes ces peaux d’ébène : pourtant ici, cela ne semble pas choquer, ni même déranger. On accepte le Noël occidental comme étant le seul possible, et ce faisant il y a nécessairement une relégation au second plan de la culture africaine. Oserais-je dire que le folklore de Noël est l’un des derniers vestiges du colonialisme en Afrique ?
Je mentirais en disant qu’il n’y a absolument aucune appropriation de Noël par l’Afrique. Comme je l’ai mentionné en ouverture, les versions reggae ou plus ou moins africanisées des chansons traditionnelles sont populaires, et les Saint Nicolas publics sont bien sûr noirs. Les traditions religieuses (les messes de Noël, par exemple), sont aussi bien ancrées dans la réalité africaine. Je n’ai pu assister à aucune d’entre elles, car étrangement la police ivoirienne m’a empêché d’entrer dans une église de Treichville, le quartier populaire d’Abidjan, mais j’ai néanmoins pu constater que la cérémonie y avait bien couleur locale. Ce n’est pas rien, mais c’est bien peu. Je n’avais pourtant toujours que le regard de l’étranger sur la vie locale, qui souvent en voit la surface sans que ne transparaisse sa profondeur. Quoi de mieux pour pallier cela que d’être inviter à fêter Noël dans une famille ivoirienne ?
J’ai eu la chance et le bonheur de pouvoir passer le 25 décembre non pas seul dans ma chambre d’hôtel minable du quartier « edgy » d’Abidjan, mais avec une famille ivoirienne des plus sympathiques et dans un quartier aisé. Par pur hasard, l’une des anciennes assistantes de mon père a un bon ami qui vit à Abidjan. Le père de cet ami fut longtemps ambassadeur au Canada, toute la famille a donc bien connu notre belle capitale nationale et sa région. Non seulement nous avons été mis en contact, mais Hervé (l’ami en question) a eu l’extrême gentillesse de m’inviter à partager les réjouissances de Noël avec les siens. Réfléchissez-y un peu : le fils de l’ancien patron de votre amie est dans votre pays, et sans le connaître le moins du monde, vous l’invitez à passer Noël chez vous. C’est d’une hospitalité incroyable, du genre qu’on ne trouve malheureusement plus chez nous. Je profite de cette tribune pour remercier à nouveau Hervé et sa famille, grâce à qui j’ai passé un merveilleux Noël.
Comble de l’amabilité : Hervé est venu jusqu’à Treichville, à l’autre bout d’Abidjan, pour venir me chercher. Pas de formalités, on se tutoie, lui comme son ami qui l’accompagne. Arrivé chez lui, tout est aussi facile et convivial : la famille m’accueille comme si j’étais des leurs, les amis me parlent comme si nous nous connaissions de longue date, sans l’empressement forcé qui teinte souvent les obligations d’hospitalité. On ne se connaissait pas, mais maintenant si, alors on discute, on rigole, on m’aide et on me sert ce que je veux. Je ne tarirai pas d’éloges au sujet de l’accueil qui m’a été fait : il fût tout simplement fantastique, et je n’aurais franchement pu demander mieux pour un Noël si loin de chez moi. D’autant plus que la nourriture était délicieuse, et qu’il y avait du bon vin…
Non seulement Hervé et sa famille ont été d’une gentillesse sans pareil avec moi, mais ils le sont aussi avec les gens du coin. En effet, plusieurs familles des environs, la plupart moins fortunées, étaient invitées à passer Noël avec eux. Plus encore, il y avait une distribution de cadeaux pour tous les enfants. Là vraiment, je n’ai qu’un mot à dire : chapeau. De la générosité pas croyable. Mais voilà, la distribution des cadeaux, ce n’est pas à n’importe qui de la faire : il incombe bien sûr au seul et vrai père Noël de gâter les enfants en ce jour de fête. Et qui croyez-vous s’est fait attribuer le rôle de père Noël ? Votre humble serviteur, bien entendu ! Quel autre blanc barbu et venu du froid aurait pu faire l’affaire ?
Je ne suis pas du genre à être attendri par un mot d’enfant ou un sourire baveux du fond d’une poussette, mais là mon cœur a fondu. En revêtant le fameux costume je n’ai pu m’empêcher de ressentir un peu d’appréhension, et je l’avoue, la peur du ridicule. Mais une fois assis dans la cour, lorsque j’ai vu les enfants me regarder avec bonheur et fascination, jamais je n’ai pu me croire ridicule: ils étaient si polis, si mignons, si adorables, et surtout convaincus que je ne pouvais être que le vrai père Noël ! Un à un ils sont venus chercher leur cadeau, se faire prendre en photo sur mes genoux et me faire un petit bisou sur la joue. Il y a eu le petit garçon de deux ans qui ne pouvait cesser de s’accrocher à ma jambe, le sourire aux lèvres; la petite fille pas beaucoup plus vieille qui avait toujours eu peur du père Noël mais que j’ai réussi à apprivoiser, et qui au final ne voulait plus quitter mes genoux après la photo; les tout-petits un peu effrayés mais rassurés dès que ma main se posait sur leurs épaules : j’en garde un souvenir impérissable. C’est cependant une expérience quelque peu troublante que de jouer le père Noël pour la première fois. On quitte irrémédiablement le monde des enfants, même celui des grands enfants. Je me suis soudainement senti plus un père qu’un fils, et ça m’a fait tout drôle : malgré la barbe et la calvitie, en suis-je déjà arrivé là ?
Pour un premier Noël hors du pays, ce fut donc un succès, à la fois agréable, étonnant et informatif. Oh, j’ai bien eu quelques pensées pour le chalet sous la neige, les discussions familiales chaotiques et cacophoniques et surtout pour le célèbre pâté de foie de ma maman. Le plus grand prix de l’aventure en solitaire est certainement le regret de ces moments que l’on aurait pu passer avec ceux qui nous aiment; je l’ai payé volontairement et consciemment, mais non sans en ressentir toute la valeur. Ce n’est pas une plainte, plutôt un constat. Peut-être m’avez-vous déjà envié mon quotidien exotique et palpitant, mais le jour de Noël, pendant un instant, c’est moi qui vous ai envié la chaleureuse tranquillité de l’habitude et des traditions.
François