Perché sur le toit des ruines du Ducor Palace Hotel, qui dominent la ville sur une petite colline, on peut voir Monrovia en entier : les plages; le gigantesque Waterside Market; West Point, qui a la réputation d’être le pire bidonville d’Afrique de l’Ouest; les grands bâtiments officiels qui mènent jusqu’à Sinkor, l’enclave diplomatique; le quartier général de l’UNMIL (United Nations Mission In Liberia)… Vue de si haut, aveuglé par le soleil écrasant, on comprend que Monrovia, finalement, n’est qu’une grande ville. Car lorsqu’on y plonge, on a souvent l’impression de passer d’un univers à un autre sans trop s’en rendre compte.
Il y a d’abord la Monrovia de la majorité des Monroviens, chaotique comme nulle autre, avec le vrombissement des motocyclettes, le passage incessant des vendeurs de rues, les gigantesques églises, les posters de Jésus, et une masse humaine compact et mobile, déstabilisante et étourdissante. Monrovia compte environ 1 million d’habitants, mais lorsqu’on s’enfonce dans le Waterside Market, on pourrait facilement croire qu’elle en compte vingt fois plus. Je n’ai franchement jamais vu de si haute concentration humaine de ma vie, une véritable overdose de stimuli de toute sorte : visuels (les couleurs vives des tissus et des breloques, les paniers d’épices, les conserves aux étiquettes bigarrés en toutes les langues possibles), olfactifs (les parfums de mauvaise qualité, les déchets qui brûlent, l’eau putride des égouts, la viande crue chauffée par le soleil, le marché de poisson, la sueur, la fumée des motos), auditifs (ces mêmes motos tonitruantes, les enfants qui traînent des brouettes pleines de bouteilles en gueulant « cold drinks cold water ! », les engueulades à tout propos, et bien sûr, la symphonie des klaxons). À travers tout ça, quelques casques bleus, des chinois venus écouler leur marchandise de piètre qualité, les sempiternels commerçants libanais… On s’y perd, on se retrouve à West Point, qu’il vaut définitivement mieux éviter, on essaie de se retrouver… et puis on en sort après quelques heures complètement épuisé, étourdi, et un peu effrayé.
C’est la première Monrovia, ce qu’on imagine d’une grande ville africaine. Mais il faut se rappeler qu’il y a à peine quelques années, Monrovia était un véritable champ de bataille. Malgré le bourdonnement humain qui nous distrait, on remarque facilement cette seconde Monrovia, témoin d’une guerre civile sans merci : les bâtiments noircis par le feu, les traces de balles et d’obus qui criblent les murs, et dès qu’on lève les yeux, ce vieil hôtel en ruine, qui jusqu’à tout récemment devait être entièrement rénové par des investisseurs lybiens, mais qui semble-t-il restera le rappel des années de guerre pour quelques temps encore. En 2003, le gouvernement provisoire y avait installé ses quartiers, avant que les rebelles n’en prennent le contrôle et le ravage en entier. Je suis allé y faire un tour; le gardien de sécurité, un étrange personnage en loques au regard peu rassurant, m’a guidé à travers les décombres et les chambres vides pour me donner une idée de la dévastation. En huit ans à peine, les dégâts sont impressionnants : tout a été complètement pillé, l’humidité ronge les murs et les planchers, et on remarque en montant les escaliers quelques meurtrières creusées à coup de pioche. C’est certainement un endroit à l’atmosphère chargée, qui malheureusement symbolise bien l’état de destruction du Liberia après tant de violence.
La nuit tombe très vite ici, et à 19h, quand la noirceur est complète, vaut mieux ne pas traîner dans les rues. Car si les deux précédentes Monrovias ne semblent peut-être pas invitantes, sa troisième incarnation, la Monrovia nocturne, est elle franchement inquiétante. Il est très difficile d’expliquer pourquoi : bien sûr, le simple fait d’ajouter l’obscurité au chaos diurne peut donner une idée de l’ambiance qui se dégage en parcourant les rues, mais cela n’est pas tout. Un changement semble s’opérer chez les gens eux-mêmes : on croise beaucoup de regards menaçants ou suspicieux, les bandes de jeunes hommes ivres et désœuvrés pullulent, l’air est pesant; on dirait vraiment que la ville en entier cherche la confrontation, la vengeance. Je disais précédemment qu’on ne perçoit pratiquement aucune tension en se baladant au Sierra Leone : dans la Monrovia nocturne, la tension se voit, s’entend, se ressent, comme une incessante impression d’être épié par tous ceux que l’on croise, d’être un intrus, un indésirable. Ce n’est pas pour rien que tous ceux à qui j’ai parlé me disent de ne jamais sortir le soir (plusieurs Monroviens m’ont même avoué éviter de le faire eux-mêmes). Vaut mieux suivre leur conseil.
Il faut dire que les gens ne sont pas du tout habitués à voir des étrangers (enfin, pour le dire crûment, des blancs) se promener dans les rues le soir venu. Car à l’extrême opposé du Monrovia nocturne, il y a le Monrovia des expatriés. Celui-là me rappelle Kaboul et sa ville parallèle. D’un côté, le tourbillon de la vie urbaine, les conditions de vie misérables, la chaleur, les mouches et les odeurs nauséabondes; de l’autres, les boîtes de nuit, le calme des restos chics, les hôtels avec piscine et air climatisé, les gigantesques 4x4 blancs de l’ONU et les dollars américains. Ces deux mondes se côtoient sans jamais vraiment se rencontrer. Oh, bien sûr, les expats sont les premiers à se plaindre de la vie si pénible qui est la leur, des difficultés de vivre dans un pays si pauvre et si peu développé, mais en vérité ils vivent pour la majorité mieux ici qu’ils ne pourraient le faire dans leur pays d’origine.
Hier, je suis allé à la plage. On m’a vivement recommandé le Golden Beach, un resto sur le bord de la mer qui a sa propre plage : « you will meet all your friends », qu’on me dit, car évidemment je suis l’ami de tous les blancs. Déjà, mon arrivée en moto-taxi me met dans une bande à part : le stationnement est plein de gros 4x4 blancs avec des chauffeurs qui attendent patiemment que mesdames et messieurs les travailleurs humanitaires aient fini de faire trempette. La plage est jolie et, ironiquement, juste à côté du quartier général de l’UNMIL. Une seule question : suis-je bien toujours à Monrovia ? Il y a un groupe de jeunes américains tout droit sorti de Laguna Beach : on s’appelle sur nos iPhones, on montre nos torses imberbes ornés de tatous tribaux, on grignote des buffalo wings, mais on a le droit parce que, voyez vous, on est venu ici pour aider ces pauvres petits africains, et non pas pour notre propre bénéfice; bref, on se sacrifie. À une autre table, pour compenser un sacrifice comparable, on enfile les bouteilles de rosé sud-africain et les rouleaux de printemps. Sous la hutte, un vieux français accompagné d’une fort jeune et jolie demoiselle libérienne. Sur la plage, un couple gai très tendance et leur petit chien. On est loin des bidonvilles.
Tout ça a pour conséquence que Monrovia est, pour le voyageur de passage, une ville extrêmement dispendieuse. Puisque je ne peux vraisemblablement pas me permettre de payer 100$ la nuit, j’ai pris une chambre dans un petit bordel qui surplombe le Waterside Market (ce qui me coûte quand même 25$ la nuit, et je n’ai pas d’eau courante). C’est un coin peu recommandable, et disons qu’il vaut mieux ne pas oublier de verrouiller à double tour, mais le patron est très sympathique, et le vieil alcoolo à la porte aime bien me faire un brin de causette. Dans les restos, même constat : les prix sont pratiquement les mêmes qu’en Occident. J’ai bien essayé de me sustenter dans les gargotes libériennes, mais elles ont tendance à ne servir que le repas du midi. Ainsi, à tous les soirs, je me retrouve dans de véritables little Beyrouth. Il y a en effet au Liberia, comme au Sierra Leone, une importante communauté libanaise, à qui appartiennent tous les restos « internationaux ». Résultat : je mange plus de shawarmas ici que dans le Moyen-Orient. Mais je suppose que ça aussi, c’est Monrovia, une ville plus schizophrène que cosmopolite.
***
Aujourd’hui c’est dimanche, les rues sont presque désertes. J’ai l’impression de me retrouver dans un gigantesque bal de finissants de secondaire 5 : les hommes en costumes noirs, chemises colorées et verres fumés, les femmes en robes bariolées, talons hauts et coiffures tarabiscotées. Car ici, le dimanche, c’est sérieux. Le Liberia est un pays à majorité chrétienne et extrêmement religieux. Les églises sont innombrables et gigantesques (quoique souvent particulièrement laides). Les crucifix sont portés ostensiblement. Sur les taxis, on proclame que « Jesus Saves ! », « God is Great », « I Believe in the Miracles of Christ ». Depuis quelques années, les églises évangéliques à la mode américaines sont des plus populaires ici, d’où les annonces pour les Bible Seminars (« Are you free of sin ? », demande l’une d’elle : vous voulez vraiment la réponse ?), et autres Miracle Crusades. C’est une façon pour les libériens de faire la paix avec le passé et de garder espoir pour le futur, mais cela me laisse dubitatif. Il est bien facile de dire que Satan est à blâmer pour les violences de la guerre civile, et que si l’on prie avec suffisamment d’ardeur, Dieu sauvera le pays. Malheureusement, les choses ne se passent pas comme ça. On ne peut pas fermer les yeux, prier et penser que toutes les blessures du passé vont se refermer. Quand on voit, au fond des bidonvilles, au détour des ruelles sombres, cette pauvreté, ces inégalités, et surtout ce sentiment d’injustice et cette violence dont le sommeil semble si léger, il est difficile de croire qu’il suffira de quelques alléluias pour remettre le pays sur la bonne voie. J’ai bien peur que la religion ne soit véritablement l’opium du peuple libérien.
François
No comments:
Post a Comment