Friday, April 6, 2012

La fin des vacances

Deux heures du matin, aéroport d’Addis Ababa; billet en main pour Paris, via le Caire. Ça y est, mes aventures africaines sont terminées. À moins que le sac laissé sans surveillance à côté de moi n’explose soudainement, mais vous savez quoi ? Je n’en ai pas très envie.

Mes derniers jours en Éthiopie ont été de nouveau agrémentés de joyeuse compagnie. J’ai rejoins Raf, un ami de ma petite sœur rencontré en Tanzanie, et Mike, son ami américain, à Harar (par où je devais repasser à mon retour du Somaliland). Nous avons rapidement sympathisé sur la terrasse du Ras Hotel d’Harar, les pintes et le vin sud-africain aidant. Encore une fois, j’ai eu une chance incroyable, car non seulement Raf et Mike m’ont tenu compagnie, mais ils ont aussi eu la gentillesse de me proposer de les joindre dans leur 4x4 jusqu’à Addis, et sans me demander le moindre sou. J’ai donc eu le plaisir de passer les derniers jours de mon voyage bien accompagné dans un 4x4 presque luxueux, en plus faire un petit détour par le parc national d’Awash histoire de voir quelques oryx et autres koudous. Sans parler des discussions intéressantes et des économies substantielles. Je dois vraiment avoir un bon karma.

Un retour en Éthiopie après un bref séjour au Somaliland m’a fait voir à nouveau tout ce qui fait le charme de l’Éthiopie, et tout ce qui peut rendre le pays franchement énervant. Les sempiternelles demandes d’aumônes, les pseudo-rastafaris qui veulent t’arnaquer et les infrastructures parfois déficientes parviennent-ils à gâcher la beauté et l’intérêt du pays ? Non, bien sûr, mais il rende un séjour ici nettement moins reposant.

Mais tout ça est désormais presque derrière moi. Cinq mois de voyage en Afrique, à quelques jours près. Je suis épuisé, mes finances sont en déroute (encore), mais j’ai eu un plaisir fou. Je referais tout ça demain matin, en autant que la nuit dure quelques semaines.

Je ne vous ferai pas un bilan de mon aventure, je vous épargne aussi la traditionnelle nouvelle perception de l’Afrique. L’Afrique est telle qu’on se l’imagine et complètement différente. Incroyablement frustrante et très stimulante. Désespérément pauvre et immensément riche. Dangereuse et accueillante. Demandante et gratifiante. Épuisante et énergisante. Et plein d’autres beaux adjectifs encore, que je n’ai pas la force d’énumérer.

Je crois qu’il faudra me laisser quelques jours pour que ces cinq mois forment dans mon esprit une image plus cohérente qui me permette de vous dire ce que je pense vraiment de ce continent. Je l’ai traversé d’Ouest en Est, mais je n’en ai certainement pas vu tous les recoins non plus. J’ai aussi volontairement choisi des pays parmi les moins « séduisants », ce qui a certainement influencé mon expérience. Passer deux semaines en Gambie ou au Liberia ne laisse pas tout à fait la même impression, évidemment. Cela faisait partie du défi : je sais maintenant que je peux m’en sortir dans n’importe quel pays du monde sans trop de problème. Je vous le disais, un héros des temps modernes.

Bien que mon voyage en terre africaine ne prenne véritablement fin que cette nuit, c’est en me baignant dans les eaux du golfe d’Aden, au Somaliland, que j’ai eu ce sentiment de devoir accompli qui accompagne souvent la fin de mes voyages. Ça y est, j’ai traversé l’Afrique, du golfe de Guinée au golfe d’Aden. Un voyage complètement fou qui s’achève. En me laissant porter par les vagues, le soleil couchant au loin, j’ai eu envie de rire, de célébrer, de fêter, ce qui n’est pas nécessairement facile au Somaliland. Mais il est temps de rentrer. Je regarde ma montre : 17h 30. Dans un moment tout à fait proustien, je me suis remémoré les voyages à la mer avec mes parents, les quelques jours de bonheur à barboter dans l’océan. 17h 30, l’heure habituelle du retour vers le camping, et demain le départ vers la maison. Cette fois encore, les vacances sont bel et bien terminées. Et maintenant, il est temps que je fasse quelque chose de ma vie.

François

Monday, March 19, 2012

Le Somaliland, bientôt la fin

Certains d’entre vous souhaitent peut-être que je sois plus diligent, et que j’écrive mes entrées de blogue de façon beaucoup plus régulière. Comme je suis à la fois le témoin de mes propres aventures et l’auteur de ce blogue, il m’est très intéressant de réaliser à quel point mon compte-rendu pourra donner une image de mon quotidien complètement différente de la réalité, bien que j’essaie d’être le plus honnête et exhaustif possible. Si je vous avais écrit il y a cinq jours, je vous aurais longuement parlé de Dire Dawa, d’Harar, de l’Est de l’Éthiopie, de mes impressions après un mois dans le pays. Mais voilà, nous sommes le 19 mars et non le 14, et voilà tout ce que vous saurez de mon passage en Éthiopie orientale :

Dire Dawa : la deuxième ville du pays, vraiment ? J’ai vu des cimetières beaucoup plus animés. Quand je me suis renseigné auprès des deux opticiens de la ville pour trouver une bouteille de solution à verre de contact, j’ai eu droit à des regards pouvant servir d’illustration exemplaire au mot « incompréhension ». Ah oui, c’est vrai, je suis en Afrique.

Harar :

Cher Lonely Planet,

J’ai toujours reconnu ouvertement ton utilité et, bien souvent, la qualité de ton écriture, cependant je ne me suis jamais empêché de reconnaître tes faiblesses. J’apprécie ton ouverture à l’autre et ton enthousiasme, mais tu me sembles parfois tomber dans un excès qui mènera plusieurs de tes lecteurs vers une grande déception. « Harar, this gem of a city », où l’on se perd dans les méandres des ruelles enivrés par les effluves mystérieuses du café et de l’encens, par les couleurs chatoyantes des habits multicolores… pas tout à fait, non. J’ai trouvé la ville pauvre, sale, peu accueillante avec les étrangers, bruyante et pratiquement dépourvue de bâtiments ou de monuments dignes d’un véritable intérêt architectural ou historique. Je suis peut-être bien blasé, je le concède, en plus d’être épuisé, mais franchement, j’ai vu mieux.

Jijiga : Deux mots : un trou. Bon, d’accord, beaucoup d’exilés somalis très sympas, aussi.

***

Finalement, le passage au Somaliland. Passer une frontière dans le Tiers-Monde (oh pardon, dans les pays peut-être-un-jour-en-voie-de-développement) s’avère toujours un tantinet stressant, étant donné les innombrables lois et règlements farfelus dont le touriste moyen ne connaît pas l’existence. Par exemple, en Éthiopie, il est interdit de sortir du pays avec plus de 200 Birrs (environ 12$) en monnaie locale; certains officiers de police prétendent aussi qu’il est interdit de sortir plus qu’un montant x (à la discrétion dudit officier) de monnaie étrangère, ce qui fait qu’encore une fois je me suis retrouvé à cacher de l’argent dans mes bas pour en éviter la saisie plus ou moins légale.

La ville-frontière de Wajaale est semblable à toutes les villes-frontière du monde : sale, chaotique, sans charme, et avec une inquiétante proportion de ses habitants masculins sous l’influence de diverses substances, qui peuvent les rendre soit complètement inefficaces, soit un peu agressifs. Je me suis trouvé une voiture se rendant Hargeisa, la capitale du Somaliland, après quelques négociations, pour me retrouver avec une place de choix dans le coffre. Après trois heures d’attente pour remplir la voiture, période durant laquelle j’ai vainement tenté de me trouver une position pas trop inconfortable pour le voyage, nous sommes finalement partis à vive allure vers ma destination.

À chaque poste de contrôle sur la route vers Hargeisa, je me suis senti comme un immigrant illégal qui tente d’entrer au États-Unis. Vaut mieux ne pas me faire voir des policiers, qui prendraient un temps fou pour examiner mes papiers. Bien caché dans le coffre, certains ne m’ont pas remarqué, mais d’autres ont eu la brillante idée d’ouvrir la porte arrière de la voiture. Vous auriez dû voir la tête qu’ils faisaient quand ils découvraient un petit blanc tout souriant et tout recroquevillé dans le coffre du vieux station-wagon.

Arrivé à Hargeisa, je me suis trouvé un hôtel bien sympa; heureusement, car c’est probablement ce que la ville a de mieux à offrir en terme de divertissement. Il n’y a franchement rien à voir ni à faire ici, je vous le dis crûment. Une grande ville musulmane comme tant d’autre, qui n’a même plus pour me divertir de cicatrices de la guerre civile, c’est presque dommage. Et en plus, pas une goutte d’alcool, du moins pas de façon légale.

Il y a quelque chose de foncièrement hypocrite à interdire l’alcool de cette façon dans un pays, bien qu’il soit peuplé pratiquement entièrement de musulmans. Premièrement, ce n’est pas parce qu’on est né musulman qu’on adhère nécessairement à toute les prescriptions de l’Islam. Que les musulmans pratiquants s’abstiennent d’alcool, cela ne me dérange pas le moins du monde, mais je trouve quelque peu oppressant d’imposer la sobriété de force à toute la population d’un pays. Deuxièmement, ici comme en Éthiopie de l’Est, le chat (cette très douce drogue similaire à la feuille de coca, qu’on appelle qat au Yémen) est littéralement omniprésent. Je peux dire sans exagération que j’estime à 80% la proportion de passants masculins que je croise qui mâche du chat ou en a mâché dans les heures précédentes. Stone, le monde est stone, même en Somalie. Bien que le chat n’ait qu’un effet très modéré, il semble que sa consommation ininterrompue pendant plusieurs heures (voire plusieurs jours) puisse procurer un certain high. Je me dois aussi de remarquer que bien que chez certains, le chat ne produise qu’une certaine relaxation mentale, chez d’autre il semble nettement accroître l’agressivité. Comme pour toutes les drogues, tout dépend de la personne qui la consomme.

Ainsi, prendre une bière relève du péché mortel, mais passer sa journée complètement stone sur le chat est tout à fait acceptable. Bonjour, j’aimerais passer une commande de sens commun, s’il-vous-plaît. Faites vite, c’est une urgence. Qu’on se rassure, je n’ai pas encore souffert du delirium tremens, et bien que je sois absolument certain qu’il me serait possible de trouver du whisky quelque part, je ne compte même pas me donner la peine de chercher. Cela dit, j’apprécierais bien une bonne broue.

Le Somaliland, comme ceux qui ont fait leurs devoirs le savent, est encore considéré au niveau international comme une partie de la Somalie bien qu’il ait déclaré son indépendance en 1991 (ce qui s’est définitivement avéré une bonne décision, étant donné l’état dans lequel est le reste du pays depuis cette date). Oubliez les pirates, les terroristes et les kidnappings : la région est incommensurablement plus sécuritaire que la Somalie proprement dite, et elle s’ouvre tranquillement au tourisme. Il est toujours obligatoire d’avoir avec soi un garde armé lorsqu’on quitte Hargeisa, par contre, et qui dit garde armé dit aussi location de voiture et chauffeur, ce qui fait exploser les coûts d’une excursion dans le pays. J’ai néanmoins l’impression que le Somaliland est en train de devenir une destination rêvée pour ceux qui veulent avoir une impression de risque sans qu’il n’y en ait vraiment. Je n’ai passé que quelque jours dans le pays, et je n’ai vu que la capitale (et encore), mais cela me semble étonnant puisqu’a priori le Somaliland n’a aujourd’hui que très peu à offrir au voyageur de passage. Je l’ai dit à propos de la capitale, mais je me lance maintenant dans des propos plus polémiques : franchement, il n’y a pas grand-chose à voir dans le pays. Attention : je n’ai pas dit « rien à voir », j’ai dit « pas grand-chose ». Il y aurait aussi probablement beaucoup plus de sites d’intérêt si les infrastructures routières et le transport en commun permettaient de les atteindre, ce qui n’est pas vraiment le cas pour le moment. Outre les peintures rupestres de Las Gheel, le port de Berbera (et même là, on me dit de ne rien imaginer d’impressionnant), la liste des « must-see » du Somaliland est presque vide. Je ne me pose pas ici en spécialiste du pays, et je suis convaincu qu’avec des moyens nécessaires d’autres endroits valent le détour, mais considérant qu’il faut payer en moyenne 100$ par jour pour une voiture, un guide et un chauffeur, le touriste moyen ne peut pas se permettre de trop sortir des sentiers battus.

J’ai dit plus haut que le Somaliland me semblait devenir une destination de choix pour les touristes qui recherchent une impression de risque, ceux qui veulent repousser leurs limites mais qui ne mettraient pas un pied à Peshawar ou à Kaboul (comme votre humble serviteur, véritable héros des temps modernes, l’a fait). Ce n’est là qu’une vague impression qui m’est venue après avoir constaté, chez les quelques voyageurs rencontrés ici et dans le forum du Lonely Planet, une certaine amplification des mérites du pays. « Les gens sont incroyablement gentils, les plus gentils sur Terre » : ils sont pour la majorité sympas, c’est vrai, comme l’est la majorité des gens dans la plupart des pays musulmans, de la Syrie au Pakistan. « La culture est tellement riche ! » : oui et non, certainement pas dénuée d’intérêt, mais (à vue d’œil) moins impressionnante que celle des voisins éthiopiens ou yéménites. « Les paysages sont incroyables ! » : là-dessus, je ne dirai pas un mot pour l’instant, puisqu’il me reste pas mal de territoire à explorer, mais attention, mes standards sont assez hauts.

Je ne regrette pas ma décision de passer par le Somaliland, bien qu’il s’agisse d’un passage assez coûteux en argent et en énergie. J’avais gagé avec moi-même que je me rendrais de l’autre côté de l’Afrique, ce sera fait demain. Et puis, mine de rien, je suis bien content d’avoir vu ce coin de continent qui sera sur toutes les lèvres des voyageurs « non-conventionnels » d’ici quelques années. Cela fait aussi une belle conclusion à mes pérégrinations : après cinq mois, je réalise que, franchement, mon appétit pour de nouvelles contrées est repu pour les prochains mois, et qu’il est bel et bien temps pour moi de retourner à la maison. Je vous ferai une belle conclusion en bonne et due forme de retour à Addis, ne vous en faites pas. D’ici là, vous pouvez compter les dodos jusqu’à mon retour, ça vous tiendra occupés.

François

Saturday, March 10, 2012

Solo à nouveau

Me voici de nouveau seul, et de retour à Addis-Ababa, après deux jours de bus. Mes derniers jours avec mes copains allemands ont été très amusants (et parfois un peu effrayants), et c’est à regret que je les ai laissés à Mekele pour continuer mon périple. Toute bonne chose a une fin, et après tout je ne pouvais pas continuer à faire semblant de contribuer à leurs recherches pendant encore bien longtemps. Bien sûr, le retour à la solitude n’est pas immédiatement facile; je me console en me disant que mes deux semaines avec eux me laisseront certainement des souvenirs impérissables.

Mes dernières nouvelles datent de Lalibela, n’est-ce pas ? Célèbre pour ses églises creusées dans la pierre (ou, pour être plus exact, entièrement libérées de la pierre), la ville n’est cependant pas particulièrement agréable. De un, des prix démesurées, comme dans toutes les villes touristiques. De deux, une absence totale de vie nocturne, comme dans toutes les villes saintes (Lalibela est encore un lieu de pèlerinage pour de nombreux éthiopiens). De trois, il y avait des moustiques. Heureusement que ma chambre d’hôtel était grande comme une suite présidentielle et que j’étais en bonne compagnie.

Nous avons bien sûr visité les églises situées dans la ville (littéralement dans la ville, c’est un peu étrange), mais les recherches de Verena nous ont aussi mené en quelques endroits plus isolés. La campagne éthiopienne a son charme, bien sûr, mais aussi ses risques. Par exemple, rester pris dans une côte de sable parce que le camion loué se révèle être un faux 4x4. Après deux heures à creuser, à pousser, à tirer, à suer et à sacrer, nous avons bien cru que nous en resterions là, lorsque soudain un autobus complet de gentils habitants du coin est venu à notre rescousse. Ce fut finalement un autre 4x4 qui nous a tirés de ce mauvais pas. La chance était de notre côté, car les villageois auprès desquels nous nous étions renseignés nous avaient dit qu’ils voyaient rarement plus d’un véhicule par jour passer par cette route. Ce doit être mon karma.

Le plus drôle reste à venir. Lorsque nous sommes partis de Lalibela, nous avons opté pour une petite route de montagne qui devait nous mener plus directement à Mekele, notre destination. Ce fut peut-être une erreur stratégique, étant donné notre chauffeur. Philip et Verena m’avaient déjà averti que ce dernier était assez peu compétent, voire complètement perdu, mais je n’aurais jamais pu m’imaginer qu’il était aussi imbécile. Nous sommes partis de Lalibela assez tard, puisqu’il nous restait un dernier monastère à visiter. À 11h, nous sommes fins prêts; le premier problème se présente lorsque nous essayons de faire le plein de diesel… et qu’il n’en reste plus que dix litres à l’unique station-service de la ville. Pas si grave, le réservoir n’était pas à sec, cela devrait suffire pour se rendre à la prochaine ville. Reste ensuite à trouver la route en question. Notre chauffeur, malgré nos incertitudes, nous assure qu’il la connaît. Je dois dire que j’ai été un peu surpris quand il s’est engouffré dans la même route où nous étions restés pris deux jours plus tôt… Non seulement nous savions que nous ne pourrions rebrousser chemin, mais tous les villageois rencontrés nous avaient affirmé que cette route ne menait littéralement nulle part. Alula, l’interprète (enfin, ami et interprète) du groupe, fut le premier à s’inquiéter, mais le chauffeur lui a affirmé qu’on lui avait dit qu’il s’agissait de la bonne route. Peu rassuré, je suis revenu à la charge en lui rappelant que deux jours plus tôt à peine nous ne sommes parvenus à nous sortir de cette route que par un vrai miracle; il semblait pourtant toujours aussi sûr de lui. Bon, allons-y, on verra bien.

Je me suis gentiment assoupi, tout comme Philip et Verena, pour me réveiller deux heures plus tard alors que le carburant commençait à manquer. Arrivés dans une petite ville, nous demandons gentiment au chauffeur s’il sait où nous sommes. Aucune idée. Ah, tiens donc. Déjà nous voilà tous un peu appréhensifs. Alula descend du camion, demande le nom de la ville, puis nous regardons sur la carte : nous sommes littéralement dans le milieu de nulle part, et la route prend fin ici. Nous savons que nous ne pouvons pas rebrousser chemin sous peine de s’ensabler. Pire encore, pas moyen de trouver de diesel dans la ville. Et il commence à être tard.

Verena, Philip et moi sommes tout simplement furieux. Le chauffeur, malgré nos avertissements, ne savait pas du tout où menait la route qu’il a emprunté. Il s’est fié sur son instinct. Personne ne lui a dit qu’il s’agissait de la bonne route, il en a simplement décidé ainsi. Même s’il savait que nous ne pouvions revenir sur nos pas, que nous étions pressés ET que nous manquions de carburant. En continuant, sans se poser de question, pendant deux heures. Franchement, faut être con. Et pas une seule excuse, pas la moindre trace d’un sentiment de culpabilité ! Il nous regardait, l’air hébété, en attendant que nous lui disions où aller. Mais on en sait rien, nous !

Nous avons finalement pu trouver suffisamment de diesel pour retourner à Lalibela, et par un coup de chance incroyable le camion, aidé par le poids des bagages, de Philip et de moi assis à l’arrière, a réussi à monter la côte tant redoutée. Nous avions cependant déjà perdu plus de quatre heures (il était 15h30 lorsque nous sommes revenus à Lalibela) et nous n’avions toujours pas de carburant. Il a fallu négocier serré avec la gérante de l’unique station-service pour recevoir 20 litres supplémentaires, puis nous nous sommes engagés sur la petite route de montagne qui devait finalement nous mener à destination.

La petite route de montagne s’est rapidement révélée être une piste en mauvais état. Rien d’infranchissable, mais nous avancions à une vitesse de tortue, et la noirceur est rapidement tombée. La route était à peine assez large pour le camion (imaginez le plaisir fou qu’on a eu dans les virages en tête d’épingle en pleine noirceur), et la région est assez peu sécuritaire le soir (les barricades et embuscades sont, paraît-il, fréquentes). Heureusement que notre route était dans un état tel que plus personne ne pense l’emprunter, et donc pas plus à l’embusquer. Sur une note plus positive, le paysage était très joli, les étoiles innombrables, et ce fut certainement dépaysant de traverser des villages où la vie n’avait probablement pas changé significativement depuis des millénaires.

Arrivé à Mekele, j’ai pu faire la connaissance de toute la communauté allemande de la ville : Yannick et Christopher, envoyés enseigner l’anglais et autres matières par le GTZ (l’équivalent allemand d’une union entre Jeunesse Canada Monde et l’ACDI), Norbert, professeur à l’Institut polytechnique, et Romina, responsable du GTZ à Addis venue passer quelques jours à Mekele. Tous étaient, encore une fois, extrêmement sympathiques et accueillants, et Mekele s’est révélée être une ville fort agréable. En prime, d’excellents burgers, chose excessivement rare hors de l’Occident.

Le lendemain, nous sommes allés visiter l’une des églises troglodytique de la région. Contrairement à Lalibela, les églises du coin ont tendance à être creusées dans des endroits très, très difficiles d’accès. Celle où nous nous sommes rendu était particulièrement reconnue pour demander beaucoup d’efforts mais surtout énormément de sang-froid. Non seulement j’ai dû faire de l’escalade à même une paroi rocheuse (et sans cordes ni harnais, bien sûr !), mais j’ai aussi dû faire face à mon vertige : les derniers 30 mètres qui conduisent à l’église sont en effet un passage d’environ un mètre de large qui donne sur une falaise de 400 mètres… et on oublie les rampes et balustrades. Je n’ai jamais été aussi content d’entrer dans une église.

J’ai ensuite passé quelques jours à profiter de ma bonne compagnie à Mekele, avant de finalement entreprendre le voyage de retour vers Addis. Deux jours de bus; le premier matin, départ à 5h, le second à 4h. Bonjour la fatigue.

Je suis donc de retour à Addis, d’où je repartirai vers l’est, puis vers le Somaliland. Je voyage maintenant à un rythme d’escargot, car je suis tout bonnement rompu de fatigue. Quatre mois de voyage en Afrique ont complètement vidé mes batteries, qui prennent maintenant beaucoup de temps à se recharger. J’entrevois d’ailleurs une fin prochaine à mes péripéties, par manque d’énergie et par manque d’argent. Après l’Est et le Somaliland, ce sera fort probablement le retour à Addis, puis en Occident. Je manquerai complètement le Sud du pays, ce qui est très dommage; une bonne raison de revenir en Éthiopie !

Vous aurez donc probablement l’immense chance de me revoir dans les semaines qui viennent, quelle chance pour vous ! Rassurez-vous, d’ici là, je compte bien faire le plein d’aventures rocambolesque pour vous divertir encore un peu…

François

Tuesday, February 28, 2012

Adieu solitude

On dit souvent que tout, dans la vie, dépend des gens que l’on rencontre. Après trois mois de solitude presque complète, j’aurais pu rectifier en disant que tout dépend simplement de rencontrer des gens ou non. En Afrique de l’Ouest et en Centrafrique, les touristes sont très peu nombreux (on se demande pourquoi…), et mes contacts humains furent assez limités. Si j’enlève de l’équation les putes qui venaient bavarder avec moi en toute innocence, ils étaient extrêmement limités. Mais, comme on le dit presque aussi souvent, parfois, la vie fait bien les choses.

Après quelques jours à parcourir Addis à pied (quelques ampoules et un coup de soleil en prime), je suis parti vers Bahir Dar, sur les rives du lac Tana. Bahir Dar attire les touristes pour deux raisons. Premièrement, sur les multiples îles du lac se trouvent des monastères réputés pour leur authenticité et leurs fresques. Deuxièmement, la si élusive source du Nil (du Nil bleu, du moins) se trouve à quelques kilomètres de là, aux chutes du Nil bleu (moins trois points pour l’originalité du nom). Bahir Dar fut donc ma première expérience depuis longtemps dans un endroit touristique : j’en ai vu autant les avantages que les inconvénients.

Dès mon arrivée, j’ai pu aisément remarquer que j’étais bien de retour sur la « tourist track » : à peine descendu du bus, d’innombrables jeunes garçons me proposaient hôtels, tours sur le lac, guides, et tout le tralala. Après m’être trouvé un hôtel, je me suis mis à la recherche d’une excursion sur le lac. Un jeune garçon qui disait travailler dans mon hôtel m’a proposé d’aller rencontrer un opérateur de bateau au port, qui m’a gentiment proposé une excursion sur le lac et aux chutes pour la modique somme de 150$. 150$ ! Z’êtes malades ! J’ai bien sûr refusé. Mais le jeune garçon était persistant, et j’ai réussi à faire descendre le prix jusqu’à 80$. Encore épouvantablement cher, mais bon, c’était presque la moitié du prix demandé à la base, alors j’ai accepté.

Je le dis avec un peu de recul : quel imbécile tu fais, François de Montigny. Le lendemain matin, le groupe avec lequel je devais partir n’était pas là, bien sûr. Deux allemands de passage mon alors gentiment proposé de faire le voyage avec eux. Ils sont tous deux étudiants en Histoire à Konstanz, au sud du pays; Verena fait son doctorat sur l’influence portugaise dans l’art religieux et l’iconographie éthiopienne au 15e siècle, d’où l’excursion sur le lac, Philip est à la maîtrise en histoire et assiste Verena dans ses recherches. Ils m’ont rapidement fait comprendre que je m’étais incroyablement fait avoir (la balade en bateau coûte 200 Birs, soit environ 12$), mais jusqu’ici je n’ai toujours pas réussi à m’en vouloir, parce car sans cette grossière erreur de débutant je n’aurais jamais rencontré ces fantastiques compagnons de voyage.

Je vous fais une histoire relativement courte, sinon on ne s’en sortira jamais, mais ils ont immédiatement été très sympas, et nous avons passé quelques soirées ensemble à Bahir Dar en compagnie de leur guide/interprète/ami, Alula, certainement l’Éthiopien le plus drôle, gentil et agréable qu’il existe sur Terre. Nous sommes allés voir les chutes (peu impressionnantes en pleine saison sèche, mais néanmoins jolies), avons tenté de récupérer mon argent (un demi-succès), et puis, au fil des jours, je me suis retrouvé à partager de plus en plus leur quotidien, ce qui n’était certainement pas pour me déplaire.

Non seulement Philip et Verena sont hyper sympas, mais ils sont aussi intéressants et intelligents. Ça peut vous paraître d’un ennui mortel, mais moi, l’influence portugaise dans l’art religieux et l’iconographie éthiopienne, je trouve que c’est un sujet fascinant : eh oui, je suis assez nerd pour ça. Je n’aurais pu rêver de meilleurs compagnons de voyage, au point où j’ai laissé tomber tous mes plans pour les suivre encore quelques jours (nos plans étaient sensiblement les mêmes, alors ça ne me prive de rien du tout). Je dois vraiment être béni, parce que côté compagnons de fortune qui deviennent des amis, j’ai été plus que gâté au fil des ans; mes aventures afghanes peuvent en témoigner – Sid et Vincent, on se voit à Paris !

En plus de profiter de la compagnie de Philip, Verena et Alula, je les accompagne dans leur recherche d’icônes et de livres anciens dans des églises perdues en campagne, j’apprends beaucoup sur la culture et l’histoire éthiopienne, et de façon générale je m’amuse comme un petit fou. Mon côté Indiana Jones est presque satisfait, autant au niveau aventure qu’au niveau culturel et historique. Il me faut mentionner que si les fresques et icônes sont fascinants et mettent à l’épreuve ma connaissance de l’histoire sainte, les palabres avec les prêtres (certains complètement fermés, d’autres de parfaits ignorants, mais aussi parfois de véritables boute-en-train compréhensifs et blagueurs) ajoutent beaucoup au sentiment de découverte qui résulte de ces excursions hors sentiers. Tout cela a comme autre avantage de donner un semblant de but à mes pérégrinations actuelles par ma très mince et négligeable participation à leur recherche. Je ne sers franchement pas à grand-chose, mais j’essaie d’aider du mieux que je peux, et mes copains teutons ont rapidement su me faire sentir comme un membre de l’équipe, ce qui est pour moi un grand plaisir et une grande fierté. Je crois que mon intérêt pour leurs recherches, en plus de mon irrésistible caractère habituel, y est pour quelque chose. Les discussions sur les habituels attributs symboliques de l’archange Gabriel ne me rebutent pas du tout, bien au contraire. Bref, il est très rare de rencontrer des gens avec qui on s’entend très rapidement, avec lesquels on partage beaucoup et qui peuvent nous faire découvrir quelque chose. Tomber sur des gens pareils par pur hasard en plein cœur de l’Éthiopie, tout comme ce fut le cas au Kirghizstan ou en Afghanistan, ça relève du miracle.

De retour à mon itinéraire. De Bahir Dar, nous sommes partis pour Gonder, la « Camelot de l’Afrique », et un véritable nid de touristes. Si, les châteaux et les forteresses sont bien jolis, mais en toute franchise je commence à en avoir vu pas mal, et les (très souvent imbéciles) touristes finissent toujours par me gâcher un peu l’expérience. Vraiment, le seul défaut majeur de l’Éthiopie jusqu’à présent, ce sont ces omniprésents vacanciers qui vous le savez m’ont toujours donné de l’urticaire. Ah oui, ça et le fait que le carême orthodoxe dure 55 jours, et qu’il presqu’impossible pendant ce temps de trouver de la viande ou quelque produit animal que ce soit, fromage y compris. Heureusement que l’alcool n’est pas soumis à la privation…

Je suis maintenant à Lalibela, là où se trouvent ces fameuses églises creusées dans la roche qui émerveillent pèlerins et voyageurs depuis des siècles. C’est joli, bien sûr, mais j’ai toutefois quelques réserves en ce qui concerne la ville. Je vous en dirai plus là-dessus dans quelques jours, je termine ici cette brève mise à jour de mes aventures. Que voulez-vous, j’ai faim !

François

Thursday, February 16, 2012

De la Centrafrique a l'Ethiopie

Je vous ai quitté juste avant la République Centrafricaine; je suis maintenant en Éthiopie : quelques explications sont nécessaires. Commençons par le commencement.

La ville de Garoua-Boulaï, au Cameroun, est littéralement sur la frontière avec la Centrafrique. J’y suis arrivé après un autre voyage épuisant sur des routes affreuses, dans un minibus trop plein et à la longévité douteuse. Ça aurait pu être pire : sur la route, nous avons dû nous arrêté pour ramasser les deux victimes d’un camion accidenté, et l’une d’entre elles était assez mal en point; nous nous sommes donc rendus à Garoua-Boulaï à une vitesse effrénée, klaxonnant les malheureux piétons jusqu’à l’hôpital protestant. Je ne sais pas si notre passager a survécu, mais je me permets d’en douter. Disons qu’après l’avoir vu, j’ai cessé de me plaindre intérieurement sur les rigueurs du voyage.

Le Cameroun, de façon générale, n’est pas réputé pour sa gastronomie. À Garoua-Boulaï, le mot même semble inconnu. Je me suis ramassé au même resto midi et soir, ce qui finalement fut pour le mieux. Prenant place à une table déjà occupée (comme c’est la norme lorsque les autres sont pleines), j’ai pu faire la connaissance de Philémon lorsque nous avons simultanément commandé le plat de foie. Philémon est tchadien, mais il travaille comme topographe sur la route qui relie Garoua-Boulaï à Bangui, capitale de la Centrafrique. Quelle chance ! Il doit se rendre à Bouar, à mi-chemin entre Garoua-Boulaï et Bangui, le lendemain matin. Plus encore, nous dormons au même hôtel; il me propose alors de m’amener jusqu’à Bouar le lendemain. Si c’est pas gentil ! Bien sûr, j’accepte.

Nous sommes donc partis le lendemain matin assez tôt, puisque les formalités frontalières (i.e : la corruption) à la frontière allaient me prendre quelque temps à traverser. Philémon, lui, en habitué du coin, passait sans un second regard, ce qui m’a bien aidé. Il connaissait tous les douaniers, les policiers, les soldats. Au final, cela ne m’a coûté que 2$, et j’aurais franchement pu faire passer un kilo d’héroïne et quelques kalachnikovs sans que personne ne le réalise.

La route vers Bouar fut plutôt tranquille, Philémon me permettant de traverser tous les postes de contrôle sans la moindre question. Nous sommes arrivés à Bouar assez tôt, vers midi. Bouar était le siège d’une grande base militaire française, de quelques mégalithes, et aussi le lieu de l’indépendance centrafricaine. Ce n’est maintenant qu’une pauvre bourgade sans électricité ni eau courante, où, pour reprendre les termes de Philémon, « si tu ne travailles pas, y’a rien d’autre à faire que boire de la bière »; ce n’était pas pour me déplaire.

À 13h, nous commençons donc tranquillement par une petite bière tranquille avec un peu de viande grillée. Les notables de la ville se sont succédé pour souhaiter le bonjour à Philémon; les bouteilles ont suivis. J’ai rencontré plein de gens apparemment très importants; pleins d’autres qui l’étaient peut-être; et plein d’autres encore qui n’étaient probablement que des passants. Tout ça pour finir au « bar » (lire : bordel) local, avec plus de bière et plus de viande grillée. Rien de scandaleux à signaler, juste quelques africains et un petit blanc pas mal saouls qui parlent de tout et de rien. Et puis soudain, une petite réflexion lucide : mais je devais bien dormir quelque part, moi !

Vous auriez dû voir la tête de la gentille sœur de la mission catholique de Bouar quand nous sommes arrivés à 23h, un peu éméchés. Pas complètement ivres par contre : j’ai pu me rendre à ma chambre sans trébucher, et avec mes sacs sur le dos. Le reste est assez flou.

Ouf, le réveil brutal. Encore. Mais cette fois, en République Centrafricaine. Attendez un peu : ce n’est pas l’un des pays réputé pour être parmi les plus dangereux au monde ? Et j’ai passé la soirée complètement saoul avec des inconnus ? Mais bon, je suis toujours là; j’ai tout mon argent et mon passeport. J’ai toujours dit que je serais dur à tuer; ça s’avère vrai.

Je l’avais presque oublié, mais au fil des rencontres de la nuit précédente, je m’étais trouvé un lift, comme on dit par chez nous, vers Bangui. La même très gentille bonne sœur est venue me réveiller avant la fin du petit-déjeuner, et tout juste après Philémon est venu me reconduire jusqu’au lieu de départ de mon nouveau compagnon de route. J’ai fait la route Bouar-Bangui dans une jeep toute neuve, avec la clim et des ceintures de sécurité, merci ! Je me serai ainsi évité le voyage dans des bus/camions centrafricains, ce qui est certainement une bonne chose pour mon espérance de vie. Parce qu’un taxi normal en Centrafrique peut facilement transporter 20 personnes, si on compte celles assises sur le toit et dans le coffre. En cas d’accident, vaut mieux être chanceux.

Bangui. Le genre de ville dont on vous raconte tout et n’importe quoi. Ce qui est vrai : c’est assez cher, pas très joli, très chaud, et plein de moustiques pour vous donner la malaria. Ce qui est faux : Dieu du ciel, si ça c’est un coupe-gorge, je dois être béni, parce que je ne m’y suis jamais senti en danger. Franchement, oubliez vos images de ville pleine d’enfants soldats drogués et de saoulons belliqueux, parce que les Centrafricains sont tout à fait sympathiques (enfin, sauf les militaires, mais il n’y a qu’à leur dire qu’on travaille pour l’ONU ou MSF pour qu’ils vous laissent tranquille).

Au cours de ma longue carrière d’aventurier international, j’ai visité plusieurs endroits réputés pour être les « pires du monde ». Pourtant, il suffit souvent d’y être pour trouver ses repères, et finalement pour s’y sentir tout à fait à l’aise. De Kaboul, je retiens un charmant hôtel, des habitants sympas et de jolis restos pour expats au prix déments; de Monrovia, un bordel étonnamment sécuritaire et de jolies ruines de guerre; de Peshawar, de bonnes grillades et une vieille ville fascinante et accueillante; de Bangui, bof, pas grand-chose, mais des gens relaxs, de gigantesques supermarchés libanais et mes premiers paninis en Afrique. C’est quand même pas mal, non ?

Ce n’est plus un secret pour personne : j’aime bien le danger, les défis et les risques. J’avais donc comme but de me rendre au Sud-Soudan, et sans avion s’il-vous-plaît. Bon, en bus, ce n’était peut-être (assurément) pas une bonne idée : la frontière entre la République Centrafricaine et le Soudan a toujours été réputée pour être un refuge de bandits, et c’est maintenant aussi le refuge de l’Armée de Résistance du Seigneur, un regroupement de psychopathes sadiques, cannibales et « born-again ». J’ai donc fait le tour des ONG du coin pour me trouver un convoi vers Juba, mais sans succès : l’ONU et MSF considéraient que s’y rendre par la route était tout simplement trop dangereux, et le CICR refusait de laisser monter quiconque qui ne soit pas travailleur humanitaire. Il y avait peut-être la possibilité de me rendre quelque part à l’Est du pays, et de là m’arranger pour traverser la frontière, mais j’ai appris que la police et l’armée avaient peu de chance de me laisser passer dans l’Est du pays si j’y allais par bus : donc, en gros, on oublie la route. Par les airs ? Les billets d’avion Bangui-Juba sont environ 1 000$. C’est bon, on oublie définitivement. Il ne me restait plus que l’Éthiopie comme porte de sortie.

Passer de Bangui à Addis Ababa, c’est littéralement changer d’univers. Non seulement la capitale éthiopienne semble être le comble du développement et de la modernité face à sa consœur centrafricaine, mais l’Éthiopie en entier est pratiquement un monde à part, si différent du reste de l’Afrique. Tout ici est distinct : la langue, la culture, la nourriture, la musique; même au niveau de l’apparence physique, la différence entre un Éthiopien et un Africain de l’Ouest, du Sud ou du centre est frappante. Et à date, j’adore ce pays.

Je vous fais une petite liste très peu exhaustive des splendeurs de l’Éthiopie. De un, le climat : ça fait trois mois que je sue sans relâche dans les jungles africaines, mais ici c’est presque frais, avec des températures moyennes de 25 degrés le jour et de 15 degrés la nuit (j’ai même dû m’acheter une petite laine, chose qui me paraissait tout simplement impensable il y a quelques jours à peine). De deux, la nourriture : différents types de ragoûts et de sauces servis sur une injeera (une sorte de grande crêpe au goût un peu aigre) forment l’essentiel de la cuisine traditionnelle, que l’on trouve partout et à des prix ridicules. En fait toute la nourriture, traditionnelle ou occidentale, est à des prix incroyablement bas ici, malgré les images de famine qui nous viennent en tête lorsqu’on pense à l’Éthiopie. Mieux encore : le café est omniprésent et de très grande qualité, ce qui fait franchement mon bonheur. Il faut dire que je suis ici dans le lieu d’origine de cette divine plante; ajoutez à cela juste assez de colonisation italienne pour populariser les machines à espresso, et vous comprenez pourquoi le macchiato du café d’en face est si bon. Et puis, finalement, un troisième point non négligeable : les Éthiopiennes sont tout à fait charmante, ce qui n’est pas non plus pour me déplaire.

Bon, suffit pour aujourd’hui, je dois me lever à 5h demain matin pour prendre le bus, alors il est temps d’aller dormir !

François

Saturday, February 4, 2012

Le Cameroun, suite et fin

En mettant les pieds à Douala, je m’attendais à passer un très court séjour au Cameroun; je voyais cette étape comme un simple transit entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Centrale. Après près de trois semaines bien remplies par les excursions en montagne et à la plage, l’inévitable attente de visa et tous les petits tracas habituels, il est difficile de dire que ce fut simplement un séjour de transit. Mais voilà, le temps est enfin venu de quitter le pays pour me plonger à nouveau dans l’inconnu et le danger, cette fois en République Centrafricaine. Je vous ferai donc un petit résumé de mon passage au Cameroun.

Yaoundé

J’ai quitté Kribi à regret, car j’aurais bien pu y passer quelques semaines. J’y ai trouvé les prix absolument démesurés et les touristes et expats vraiment beaucoup trop nombreux, mais mon seuil de tolérance concernant ces deux facteurs est notoirement bas; après quatre jours, je commençais pourtant à ramollir et à considérer y rester jusqu’à ce que mon compte bancaire soit vide. C’était la fatigue, pire ennemi du voyageur, qui parlait, et prenant mon courage à deux mains, je me suis dirigé vers Yaoundé avec comme seul objectif d’y obtenir un visa pour la République Centrafricaine.

Je dois avouer avoir quelque peu hésité avant de me décider à me rendre dans ce pays sans foi ni loi. Ce n’est peut-être pas le pire pays au monde, mais il monte certainement sur le podium avec la République démocratique du Congo et la Somalie. Qui plus est, comme dans tous les pays dangereux, le prix des infrastructures est inversement proportionnel à leur qualité : plus les hôtels laissent à désirer, plus les transports sont inefficaces, plus ils sont chers. Je ne pouvais pourtant me résoudre à voler par-dessus l’Afrique Centrale au grand complet; cela aurait été tout à fait indigne de mon goût de l’aventure et de mes capacités d’adaptation. J’ai donc fait ce que toute personne sensée me recommanderait de ne pas faire : j’ai fermé les yeux, fait ma demande de visa, et organisé mon voyage vers la frontière.

Ces réflexions m’ont occupé pendant mes quelques jours à Yaoundé, ville semblable à tant d’autres grandes villes de la région : pas désagréable, mais sans grand intérêt. Comme Rome et Jérusalem, Yaoundé est construite sur sept collines, et sa relative altitude la garde quelque peu plus fraîche que ses consœurs côtières. Je me suis trouvé un hôtel plutôt minable (ben oui, encore) près du Carrefour N’longkak, et fort heureusement pour moi tout près d’un délicieux restaurant français aux prix franchement ridicules : salade du jardin et filets mignons sauce béarnaise pour 7$, quelqu’un ? Moi, je me suis régalé. Comme mon impression d’une ville se base à environ 70% sur ce que j’y ai mangé, quand je repense à Yaoundé je vois une ville assez jolie, avec une petite odeur d’estragon.

Les touristes

Pour couper en deux l’attente de ce nouveau visa, je suis allé faire un tour à Foumban, à l’Ouest du pays. Foumban est réputée pour le palais de ses sultans Bamoun et son artisanat. Serais-je devenu tout à fait blasé ? Le palais royal était intéressant, mais sans plus (le bâtiment comme tel vaut un coup d’œil, l’histoire et les traditions Bamoun que m’a bien expliquées le guide sont une meilleure raison de faire la visite). Les touristes français avec moi étaient eux littéralement fascinés par le moindre petit détail sur le chasse-mouche royal où par les tentatives d’un sultan mégalomane de créer son propre horoscope.

Pour la première fois depuis mon arrivée en Afrique, j’ai aussi été confronté aux techniques de vente sous pression des artisans locaux et aux habituelles arnaques touristiques. Ça a presque tout à fait gâché ma visite. Les boutiquiers qui ne vous lâchent pas, qui veulent vous vendre des trucs en demandant 30 fois le prix habituel (c’est que je ne suis plus un néophyte en Afrique, les amis !), des jeunes hommes quelques peu belliqueux qui se font presque menaçants en exigeant de l’argent, bref, pas du tout l’expérience africaine que j’avais eu jusque là. Et vous savez pourquoi ? Parce que pour la première fois, j’étais dans un endroit qui vivait principalement du tourisme.

Ils m’emmerdent, les touristes. D’abord parce qu’ils sont soit complètement désintéressés de tout ce qui peut avoir trait à la culture locale car trop occupés à retrouver leur confort, soit tellement euphoriques face à la moindre insignifiance exotique qu’ils semblent dans un état de quasi-béatitude naïve et exubérante. Ce n’est pas pour rien que j’évite comme la peste les pays touristiques (je crois que je serai servi en République Centrafricaine !). Et si le seul bon côté du tourisme est habituellement la présence de bons restaurants, à Foumban il n’y avait qu’un endroit où manger, avec un menu particulièrement limité et peu raffiné. Pas la peine de vous dire que je ne m’y suis pas attardé.

Le Cameroun et les gays

Si vous êtes gay et camerounais, j’ai un scoop pour vous : vous allez fort probablement travailler comme serveur dans un resto pour les blancs. Je ne veux pas perpétuer le mythe un peu ridicule du « gay-dar », mais on remarque aisément qu’une très grande proportion des serveurs masculins dans les restaurants pour touristes ou pour expats semble plutôt immunisée aux charmes féminins. Et certains d’entre eux, peut-être parce qu’ils ont rapidement su deviner en moi un grand fan de Judy Garland, m’ont même avoué leur orientation sexuelle en me demandant si leur vie ne serait pas plus simple en Occident.

Mettons tout de suite les choses au clair : l’homophobie me répugne. Malheureusement, au Cameroun, c’est plutôt la norme, comme partout dans la région. Quand l’homosexualité n’est pas littéralement illégale, elle tombe sous le coup de délits comme les « actes contre-nature » (ben voyons !). Vous vous imaginez donc bien que la vie d’un homosexuel camerounais n’est pas rose, sans vouloir faire de jeu de mots (enfin si, un peu quand même !). Et franchement, à chaque fois que l’un de mes gentils serveurs m’a fait son « coming-out », ça m’a beaucoup ému. Je n’ai malheureusement pas les aptitudes d’un thérapeute, mais j’ai tout de même fait tout ce que j’ai pu pour les rassurer, leur donner du courage, les encourager. L’un d’entre eux prévoyait se marier (plutôt par obligation, vous le comprendrez bien), et m’a demandé s’il devait révéler son secret à sa future épouse. Épouvantable question ! Personne ne devrait avoir à vivre de telle situation.

Tout ça m’a fait réfléchir. C’est tout de même étrange qu’une population si longtemps opprimée selon un critère farfelu (la couleur de la peau) continue à en opprimer une autre en fonction d’un critère qui l’est tout autant (l’orientation sexuelle). Oh, je sais bien que je suis loin d’être le premier à avoir réfléchi à ça, que les raisons sont innombrables, que la situation est beaucoup plus complexe, etc. Quand même, c’est plutôt choquant. La morale de cette histoire ? Il n’y en a pas vraiment. Sinon, bien sûr, que les droits des homosexuels, chez nous comme en Afrique, ce n’est malheureusement pas gagné d’avance.

***

Après un long voyage de train agrémenté d’une épouvantable intoxication alimentaire (assez épouvantable pour me laisser croire à la possibilité du choléra, c’est pour dire), je suis maintenant à N’gaoundéré, aux pieds du Sahel. Demain, départ pour la frontière avec la République Centrafricaine (à 6h du matin ! Barbares !). Et puis après, l’inconnu. Je vais essayer de vous donner preuve de vie une fois rendu à Bangui (si je m’y rends, bien sûr !); si c’est impossible, mon prochain message vous parviendra soit d’Éthiopie, soit du Sud-Soudan, on verra bien.

François