Me voici de nouveau seul, et de retour à Addis-Ababa, après deux jours de bus. Mes derniers jours avec mes copains allemands ont été très amusants (et parfois un peu effrayants), et c’est à regret que je les ai laissés à Mekele pour continuer mon périple. Toute bonne chose a une fin, et après tout je ne pouvais pas continuer à faire semblant de contribuer à leurs recherches pendant encore bien longtemps. Bien sûr, le retour à la solitude n’est pas immédiatement facile; je me console en me disant que mes deux semaines avec eux me laisseront certainement des souvenirs impérissables.
Mes dernières nouvelles datent de Lalibela, n’est-ce pas ? Célèbre pour ses églises creusées dans la pierre (ou, pour être plus exact, entièrement libérées de la pierre), la ville n’est cependant pas particulièrement agréable. De un, des prix démesurées, comme dans toutes les villes touristiques. De deux, une absence totale de vie nocturne, comme dans toutes les villes saintes (Lalibela est encore un lieu de pèlerinage pour de nombreux éthiopiens). De trois, il y avait des moustiques. Heureusement que ma chambre d’hôtel était grande comme une suite présidentielle et que j’étais en bonne compagnie.
Nous avons bien sûr visité les églises situées dans la ville (littéralement dans la ville, c’est un peu étrange), mais les recherches de Verena nous ont aussi mené en quelques endroits plus isolés. La campagne éthiopienne a son charme, bien sûr, mais aussi ses risques. Par exemple, rester pris dans une côte de sable parce que le camion loué se révèle être un faux 4x4. Après deux heures à creuser, à pousser, à tirer, à suer et à sacrer, nous avons bien cru que nous en resterions là, lorsque soudain un autobus complet de gentils habitants du coin est venu à notre rescousse. Ce fut finalement un autre 4x4 qui nous a tirés de ce mauvais pas. La chance était de notre côté, car les villageois auprès desquels nous nous étions renseignés nous avaient dit qu’ils voyaient rarement plus d’un véhicule par jour passer par cette route. Ce doit être mon karma.
Le plus drôle reste à venir. Lorsque nous sommes partis de Lalibela, nous avons opté pour une petite route de montagne qui devait nous mener plus directement à Mekele, notre destination. Ce fut peut-être une erreur stratégique, étant donné notre chauffeur. Philip et Verena m’avaient déjà averti que ce dernier était assez peu compétent, voire complètement perdu, mais je n’aurais jamais pu m’imaginer qu’il était aussi imbécile. Nous sommes partis de Lalibela assez tard, puisqu’il nous restait un dernier monastère à visiter. À 11h, nous sommes fins prêts; le premier problème se présente lorsque nous essayons de faire le plein de diesel… et qu’il n’en reste plus que dix litres à l’unique station-service de la ville. Pas si grave, le réservoir n’était pas à sec, cela devrait suffire pour se rendre à la prochaine ville. Reste ensuite à trouver la route en question. Notre chauffeur, malgré nos incertitudes, nous assure qu’il la connaît. Je dois dire que j’ai été un peu surpris quand il s’est engouffré dans la même route où nous étions restés pris deux jours plus tôt… Non seulement nous savions que nous ne pourrions rebrousser chemin, mais tous les villageois rencontrés nous avaient affirmé que cette route ne menait littéralement nulle part. Alula, l’interprète (enfin, ami et interprète) du groupe, fut le premier à s’inquiéter, mais le chauffeur lui a affirmé qu’on lui avait dit qu’il s’agissait de la bonne route. Peu rassuré, je suis revenu à la charge en lui rappelant que deux jours plus tôt à peine nous ne sommes parvenus à nous sortir de cette route que par un vrai miracle; il semblait pourtant toujours aussi sûr de lui. Bon, allons-y, on verra bien.
Je me suis gentiment assoupi, tout comme Philip et Verena, pour me réveiller deux heures plus tard alors que le carburant commençait à manquer. Arrivés dans une petite ville, nous demandons gentiment au chauffeur s’il sait où nous sommes. Aucune idée. Ah, tiens donc. Déjà nous voilà tous un peu appréhensifs. Alula descend du camion, demande le nom de la ville, puis nous regardons sur la carte : nous sommes littéralement dans le milieu de nulle part, et la route prend fin ici. Nous savons que nous ne pouvons pas rebrousser chemin sous peine de s’ensabler. Pire encore, pas moyen de trouver de diesel dans la ville. Et il commence à être tard.
Verena, Philip et moi sommes tout simplement furieux. Le chauffeur, malgré nos avertissements, ne savait pas du tout où menait la route qu’il a emprunté. Il s’est fié sur son instinct. Personne ne lui a dit qu’il s’agissait de la bonne route, il en a simplement décidé ainsi. Même s’il savait que nous ne pouvions revenir sur nos pas, que nous étions pressés ET que nous manquions de carburant. En continuant, sans se poser de question, pendant deux heures. Franchement, faut être con. Et pas une seule excuse, pas la moindre trace d’un sentiment de culpabilité ! Il nous regardait, l’air hébété, en attendant que nous lui disions où aller. Mais on en sait rien, nous !
Nous avons finalement pu trouver suffisamment de diesel pour retourner à Lalibela, et par un coup de chance incroyable le camion, aidé par le poids des bagages, de Philip et de moi assis à l’arrière, a réussi à monter la côte tant redoutée. Nous avions cependant déjà perdu plus de quatre heures (il était 15h30 lorsque nous sommes revenus à Lalibela) et nous n’avions toujours pas de carburant. Il a fallu négocier serré avec la gérante de l’unique station-service pour recevoir 20 litres supplémentaires, puis nous nous sommes engagés sur la petite route de montagne qui devait finalement nous mener à destination.
La petite route de montagne s’est rapidement révélée être une piste en mauvais état. Rien d’infranchissable, mais nous avancions à une vitesse de tortue, et la noirceur est rapidement tombée. La route était à peine assez large pour le camion (imaginez le plaisir fou qu’on a eu dans les virages en tête d’épingle en pleine noirceur), et la région est assez peu sécuritaire le soir (les barricades et embuscades sont, paraît-il, fréquentes). Heureusement que notre route était dans un état tel que plus personne ne pense l’emprunter, et donc pas plus à l’embusquer. Sur une note plus positive, le paysage était très joli, les étoiles innombrables, et ce fut certainement dépaysant de traverser des villages où la vie n’avait probablement pas changé significativement depuis des millénaires.
Arrivé à Mekele, j’ai pu faire la connaissance de toute la communauté allemande de la ville : Yannick et Christopher, envoyés enseigner l’anglais et autres matières par le GTZ (l’équivalent allemand d’une union entre Jeunesse Canada Monde et l’ACDI), Norbert, professeur à l’Institut polytechnique, et Romina, responsable du GTZ à Addis venue passer quelques jours à Mekele. Tous étaient, encore une fois, extrêmement sympathiques et accueillants, et Mekele s’est révélée être une ville fort agréable. En prime, d’excellents burgers, chose excessivement rare hors de l’Occident.
Le lendemain, nous sommes allés visiter l’une des églises troglodytique de la région. Contrairement à Lalibela, les églises du coin ont tendance à être creusées dans des endroits très, très difficiles d’accès. Celle où nous nous sommes rendu était particulièrement reconnue pour demander beaucoup d’efforts mais surtout énormément de sang-froid. Non seulement j’ai dû faire de l’escalade à même une paroi rocheuse (et sans cordes ni harnais, bien sûr !), mais j’ai aussi dû faire face à mon vertige : les derniers 30 mètres qui conduisent à l’église sont en effet un passage d’environ un mètre de large qui donne sur une falaise de 400 mètres… et on oublie les rampes et balustrades. Je n’ai jamais été aussi content d’entrer dans une église.
J’ai ensuite passé quelques jours à profiter de ma bonne compagnie à Mekele, avant de finalement entreprendre le voyage de retour vers Addis. Deux jours de bus; le premier matin, départ à 5h, le second à 4h. Bonjour la fatigue.
Je suis donc de retour à Addis, d’où je repartirai vers l’est, puis vers le Somaliland. Je voyage maintenant à un rythme d’escargot, car je suis tout bonnement rompu de fatigue. Quatre mois de voyage en Afrique ont complètement vidé mes batteries, qui prennent maintenant beaucoup de temps à se recharger. J’entrevois d’ailleurs une fin prochaine à mes péripéties, par manque d’énergie et par manque d’argent. Après l’Est et le Somaliland, ce sera fort probablement le retour à Addis, puis en Occident. Je manquerai complètement le Sud du pays, ce qui est très dommage; une bonne raison de revenir en Éthiopie !
Vous aurez donc probablement l’immense chance de me revoir dans les semaines qui viennent, quelle chance pour vous ! Rassurez-vous, d’ici là, je compte bien faire le plein d’aventures rocambolesque pour vous divertir encore un peu…
François
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