Certains d’entre vous souhaitent peut-être que je sois plus diligent, et que j’écrive mes entrées de blogue de façon beaucoup plus régulière. Comme je suis à la fois le témoin de mes propres aventures et l’auteur de ce blogue, il m’est très intéressant de réaliser à quel point mon compte-rendu pourra donner une image de mon quotidien complètement différente de la réalité, bien que j’essaie d’être le plus honnête et exhaustif possible. Si je vous avais écrit il y a cinq jours, je vous aurais longuement parlé de Dire Dawa, d’Harar, de l’Est de l’Éthiopie, de mes impressions après un mois dans le pays. Mais voilà, nous sommes le 19 mars et non le 14, et voilà tout ce que vous saurez de mon passage en Éthiopie orientale :
Dire Dawa : la deuxième ville du pays, vraiment ? J’ai vu des cimetières beaucoup plus animés. Quand je me suis renseigné auprès des deux opticiens de la ville pour trouver une bouteille de solution à verre de contact, j’ai eu droit à des regards pouvant servir d’illustration exemplaire au mot « incompréhension ». Ah oui, c’est vrai, je suis en Afrique.
Harar :
Cher Lonely Planet,
J’ai toujours reconnu ouvertement ton utilité et, bien souvent, la qualité de ton écriture, cependant je ne me suis jamais empêché de reconnaître tes faiblesses. J’apprécie ton ouverture à l’autre et ton enthousiasme, mais tu me sembles parfois tomber dans un excès qui mènera plusieurs de tes lecteurs vers une grande déception. « Harar, this gem of a city », où l’on se perd dans les méandres des ruelles enivrés par les effluves mystérieuses du café et de l’encens, par les couleurs chatoyantes des habits multicolores… pas tout à fait, non. J’ai trouvé la ville pauvre, sale, peu accueillante avec les étrangers, bruyante et pratiquement dépourvue de bâtiments ou de monuments dignes d’un véritable intérêt architectural ou historique. Je suis peut-être bien blasé, je le concède, en plus d’être épuisé, mais franchement, j’ai vu mieux.
Jijiga : Deux mots : un trou. Bon, d’accord, beaucoup d’exilés somalis très sympas, aussi.
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Finalement, le passage au Somaliland. Passer une frontière dans le Tiers-Monde (oh pardon, dans les pays peut-être-un-jour-en-voie-de-développement) s’avère toujours un tantinet stressant, étant donné les innombrables lois et règlements farfelus dont le touriste moyen ne connaît pas l’existence. Par exemple, en Éthiopie, il est interdit de sortir du pays avec plus de 200 Birrs (environ 12$) en monnaie locale; certains officiers de police prétendent aussi qu’il est interdit de sortir plus qu’un montant x (à la discrétion dudit officier) de monnaie étrangère, ce qui fait qu’encore une fois je me suis retrouvé à cacher de l’argent dans mes bas pour en éviter la saisie plus ou moins légale.
La ville-frontière de Wajaale est semblable à toutes les villes-frontière du monde : sale, chaotique, sans charme, et avec une inquiétante proportion de ses habitants masculins sous l’influence de diverses substances, qui peuvent les rendre soit complètement inefficaces, soit un peu agressifs. Je me suis trouvé une voiture se rendant Hargeisa, la capitale du Somaliland, après quelques négociations, pour me retrouver avec une place de choix dans le coffre. Après trois heures d’attente pour remplir la voiture, période durant laquelle j’ai vainement tenté de me trouver une position pas trop inconfortable pour le voyage, nous sommes finalement partis à vive allure vers ma destination.
À chaque poste de contrôle sur la route vers Hargeisa, je me suis senti comme un immigrant illégal qui tente d’entrer au États-Unis. Vaut mieux ne pas me faire voir des policiers, qui prendraient un temps fou pour examiner mes papiers. Bien caché dans le coffre, certains ne m’ont pas remarqué, mais d’autres ont eu la brillante idée d’ouvrir la porte arrière de la voiture. Vous auriez dû voir la tête qu’ils faisaient quand ils découvraient un petit blanc tout souriant et tout recroquevillé dans le coffre du vieux station-wagon.
Arrivé à Hargeisa, je me suis trouvé un hôtel bien sympa; heureusement, car c’est probablement ce que la ville a de mieux à offrir en terme de divertissement. Il n’y a franchement rien à voir ni à faire ici, je vous le dis crûment. Une grande ville musulmane comme tant d’autre, qui n’a même plus pour me divertir de cicatrices de la guerre civile, c’est presque dommage. Et en plus, pas une goutte d’alcool, du moins pas de façon légale.
Il y a quelque chose de foncièrement hypocrite à interdire l’alcool de cette façon dans un pays, bien qu’il soit peuplé pratiquement entièrement de musulmans. Premièrement, ce n’est pas parce qu’on est né musulman qu’on adhère nécessairement à toute les prescriptions de l’Islam. Que les musulmans pratiquants s’abstiennent d’alcool, cela ne me dérange pas le moins du monde, mais je trouve quelque peu oppressant d’imposer la sobriété de force à toute la population d’un pays. Deuxièmement, ici comme en Éthiopie de l’Est, le chat (cette très douce drogue similaire à la feuille de coca, qu’on appelle qat au Yémen) est littéralement omniprésent. Je peux dire sans exagération que j’estime à 80% la proportion de passants masculins que je croise qui mâche du chat ou en a mâché dans les heures précédentes. Stone, le monde est stone, même en Somalie. Bien que le chat n’ait qu’un effet très modéré, il semble que sa consommation ininterrompue pendant plusieurs heures (voire plusieurs jours) puisse procurer un certain high. Je me dois aussi de remarquer que bien que chez certains, le chat ne produise qu’une certaine relaxation mentale, chez d’autre il semble nettement accroître l’agressivité. Comme pour toutes les drogues, tout dépend de la personne qui la consomme.
Ainsi, prendre une bière relève du péché mortel, mais passer sa journée complètement stone sur le chat est tout à fait acceptable. Bonjour, j’aimerais passer une commande de sens commun, s’il-vous-plaît. Faites vite, c’est une urgence. Qu’on se rassure, je n’ai pas encore souffert du delirium tremens, et bien que je sois absolument certain qu’il me serait possible de trouver du whisky quelque part, je ne compte même pas me donner la peine de chercher. Cela dit, j’apprécierais bien une bonne broue.
Le Somaliland, comme ceux qui ont fait leurs devoirs le savent, est encore considéré au niveau international comme une partie de la Somalie bien qu’il ait déclaré son indépendance en 1991 (ce qui s’est définitivement avéré une bonne décision, étant donné l’état dans lequel est le reste du pays depuis cette date). Oubliez les pirates, les terroristes et les kidnappings : la région est incommensurablement plus sécuritaire que la Somalie proprement dite, et elle s’ouvre tranquillement au tourisme. Il est toujours obligatoire d’avoir avec soi un garde armé lorsqu’on quitte Hargeisa, par contre, et qui dit garde armé dit aussi location de voiture et chauffeur, ce qui fait exploser les coûts d’une excursion dans le pays. J’ai néanmoins l’impression que le Somaliland est en train de devenir une destination rêvée pour ceux qui veulent avoir une impression de risque sans qu’il n’y en ait vraiment. Je n’ai passé que quelque jours dans le pays, et je n’ai vu que la capitale (et encore), mais cela me semble étonnant puisqu’a priori le Somaliland n’a aujourd’hui que très peu à offrir au voyageur de passage. Je l’ai dit à propos de la capitale, mais je me lance maintenant dans des propos plus polémiques : franchement, il n’y a pas grand-chose à voir dans le pays. Attention : je n’ai pas dit « rien à voir », j’ai dit « pas grand-chose ». Il y aurait aussi probablement beaucoup plus de sites d’intérêt si les infrastructures routières et le transport en commun permettaient de les atteindre, ce qui n’est pas vraiment le cas pour le moment. Outre les peintures rupestres de Las Gheel, le port de Berbera (et même là, on me dit de ne rien imaginer d’impressionnant), la liste des « must-see » du Somaliland est presque vide. Je ne me pose pas ici en spécialiste du pays, et je suis convaincu qu’avec des moyens nécessaires d’autres endroits valent le détour, mais considérant qu’il faut payer en moyenne 100$ par jour pour une voiture, un guide et un chauffeur, le touriste moyen ne peut pas se permettre de trop sortir des sentiers battus.
J’ai dit plus haut que le Somaliland me semblait devenir une destination de choix pour les touristes qui recherchent une impression de risque, ceux qui veulent repousser leurs limites mais qui ne mettraient pas un pied à Peshawar ou à Kaboul (comme votre humble serviteur, véritable héros des temps modernes, l’a fait). Ce n’est là qu’une vague impression qui m’est venue après avoir constaté, chez les quelques voyageurs rencontrés ici et dans le forum du Lonely Planet, une certaine amplification des mérites du pays. « Les gens sont incroyablement gentils, les plus gentils sur Terre » : ils sont pour la majorité sympas, c’est vrai, comme l’est la majorité des gens dans la plupart des pays musulmans, de la Syrie au Pakistan. « La culture est tellement riche ! » : oui et non, certainement pas dénuée d’intérêt, mais (à vue d’œil) moins impressionnante que celle des voisins éthiopiens ou yéménites. « Les paysages sont incroyables ! » : là-dessus, je ne dirai pas un mot pour l’instant, puisqu’il me reste pas mal de territoire à explorer, mais attention, mes standards sont assez hauts.
Je ne regrette pas ma décision de passer par le Somaliland, bien qu’il s’agisse d’un passage assez coûteux en argent et en énergie. J’avais gagé avec moi-même que je me rendrais de l’autre côté de l’Afrique, ce sera fait demain. Et puis, mine de rien, je suis bien content d’avoir vu ce coin de continent qui sera sur toutes les lèvres des voyageurs « non-conventionnels » d’ici quelques années. Cela fait aussi une belle conclusion à mes pérégrinations : après cinq mois, je réalise que, franchement, mon appétit pour de nouvelles contrées est repu pour les prochains mois, et qu’il est bel et bien temps pour moi de retourner à la maison. Je vous ferai une belle conclusion en bonne et due forme de retour à Addis, ne vous en faites pas. D’ici là, vous pouvez compter les dodos jusqu’à mon retour, ça vous tiendra occupés.
François