Tuesday, January 24, 2012
François à la montagne
J’adore le trekking. Je m’y suis mis un peu tard, c’est vrai, car avant la révolution François-se-me-en-forme, l’idée me semblait peu attrayante. Il a suffit d’une première expérience dans le Ladakh, au nord de l’Inde, pour me convaincre qu’il ne s’agissait nullement d’une torture volontaire (enfin, quand même un peu), mais bien d’une activité gratifiante et presque méditative par l’effort qu’elle demande. Je me suis donc embarqué dans cette nouvelle expédition de trois jours et deux nuits sans hésiter.
Le trekking au Cameroun est nettement moins organisé que dans le Ladakh. On pouvait me fournir un guide et un porteur, quelques ustensiles de cuisine assez rudimentaires, et une tente. Je me suis chargé moi-même de l’achat de la nourriture; heureusement, par crainte de la faim, j’ai fait des provisions pour une armée, ce qui s’est avéré très utile. En effet, le matin du départ venu, le guide qui devait me conduire au sommet de la montagne ne s’est jamais présenté. Le porteur est devenu guide, et un nouveau porteur a été appelé, mais ni un ni l’autre n’avait eu le temps de s’approvisionner, et mon porteur n’avait pour toute nourriture que deux miches de pain, dont la première fut engloutie avant même la fin de la première journée de marche. Évidemment, leurs réserves d’eau étaient tout aussi insuffisantes, et là encore ma prévoyance a été la bienvenue.
La première journée m’a tout de suite indiqué que le trek ne serait pas de tout repos. Première étape : traverser la forêt. La piste était très bien entretenue, mais attention, déjà, ça grimpe. Ajoutez à cela l’humidité de la brousse camerounaise, et vous avez un François en nage sous son sac de dix kilos. Ce n’était pourtant qu’un léger avant-goût du défi qui m’attendait. Mon guide, qui semblait trouver l’effort tout à fait bénin, m’a bien averti que la fin de la journée serait difficile, car la piste serait « a little steep », pour le citer. Une fois la forêt dépassée, nous entrons dans la savane qui couvre la majorité de la montagne. Le paysage est complètement surréel, en partie parce que les guides s’appliquent à brûler les herbes hautes qui couvrent le terrain afin de rendre la piste plus visible et plus praticable. On se retrouve ainsi dans un paysage de roche volcanique et de terre brûlée digne de Dante; les nuages qui m’entouraient ne faisaient qu’ajouter à cette atmosphère à mi-chemin entre le cauchemar et le rêve.
Les camerounais semblent complètement ignorer le principe de la route en lacets. Quand il faut monter, la piste monte, tout droit vers le sommet. Je dis la piste, mais à ce point je crois que les mots « escalier de pierre » seraient beaucoup plus appropriés. Cela fait déjà quatre heures que nous marchons, et il en reste quatre autres avant d’atteindre la hutte qui nous servira d’abri pour la nuit. Quatre heures de grimpette d’escalier en altitude avec dix kilos sur le dos, ça fait travailler les jambes et pomper le cœur, je vous le garantis. Le Mont Cameroun a aussi la particularité d’être très trompeur : chaque crête en cache une autre, et ce n’est qu’une fois rendu au sommet que l’on réalise que la prochaine est encore plus loin, plus haute et plus abrupte que la précédente. Mon guide, quoique très sympathique, croyait toujours que ma vitesse était insuffisante et que nous n’atteindrions jamais notre destination avant la noirceur, alors que mon rythme se révélait à la fin de chaque journée en plein dans la moyenne. Il ne me refusait aucune pause, mais à chacune d’elle prenait un air préoccupé, comme s’il doutait de mes capacités à compléter le trajet; cela m’inquiétait alors aussi, et je m’efforçais d’accélérer le pas un peu malgré mon épuisement.
Nous avons finalement atteint la hutte vers 17h, tout à fait dans les temps. Après quelques huit heures de marche, nous n’étions toujours qu’à 2875 mètres d’altitude; cela augurait bien pour le lendemain, où je devais atteindre le sommet dans la mi-journée. Mais pour l’instant, pas le temps de penser à demain, il faut préparer la tente et surtout, moment tant attendu, le repas. La hutte était déjà partiellement occupée par un pasteur évangélique en retrait spirituelle et son porteur. (La montagne est très populaire auprès des Camerounais et des Nigérians voisins comme lieu de prière et de jeûne; nous avons croisé un autre pasteur évangélique qui n’avait pour tout bagage qu’une Bible et qui s’arrêtait sans cesse dans sa montée pour en déclamer des versets en regardant l’horizon. Heureusement, les pasteurs étaient plus préoccupés par le salut de leur âme que par leurs capacités physiques, et aucun ne se dirigeait vers le sommet).
Une fois venu le temps de la cuisine, j’ai réalisé à mon grand désarroi que nos ustensiles se limitaient à un chaudron, une fourchette, une cuillère et une assiette; qui plus est, ni mon guide ni mon porteur n’avaient de grandes capacités culinaires, et tous deux se seraient bien contentés de riz blanc pour souper. Ce serait mal me connaître que de penser que cela pouvait me satisfaire; je me suis donc autoproclamé chef en résidence, et j’ai régalé mes deux compagnons de spaghettis tomates et sardines le premier soir, puis d’une version camping du riz jollof, un plat typique d’Afrique de l’Ouest, le deuxième soir. Tout ça avec mon canif, un chaudron et un feu de bois. Encore une fois, je m’impressionne moi-même.
Le lendemain matin est venu bien vite, la nuit n’ayant pas été des plus reposantes. Bien que je me sois couché effroyablement tôt (20h 30, vous vous imaginez !), le chahut des dizaines de rats qui peuplaient la hutte m’a gardé réveillé une bonne partie de la nuit, sans parler du froid qui transperçait sans difficulté mon mince sac de couchage. Dieu sait que j’aurais eu besoin de toutes mes forces pour affronter la journée qui m’attendait. Si la première journée put être qualifiée d’épuisante, je suis à court d’adjectifs pour décrire la seconde. Il me fallait d’abord atteindre le sommet, quelques 1 200 mètres plus haut, le plus rapidement possible, car après cela cinq à six bonnes heures de descente m’attendaient avant d’avoir droit à un repos bien mérité. Vous le savez probablement, passé 3 000 mètres d’altitude, l’oxygène se raréfie et la respiration devient un peu plus difficile. Je devais néanmoins recommencer à grimper ces escaliers de pierre pour un autre quatre heures, avec en prime un vent d’une violence inouïe.
Le paysage devenait de plus en plus étrange, montrant son caractère volcanique de façon maintenant bien évidente. Le grand silence des hauts sommets m’enveloppait de toute sa splendeur; silence qui n’en est jamais vraiment un, puisque les sifflements continus du vent occupent tout l’espace que peuvent habiter les sons. Ce véritable mur sonore qui naît de l’immensité désertique du paysage nous replie pourtant sur nous-mêmes et nous ramène aux manifestations les plus primitives de notre corps, au bruit de notre respiration difficile, aux battements violents de notre cœur, aux tâtonnements de nos pieds hésitants et endoloris. La montagne, lorsqu’elle dépasse les arbres et les nuages, nous amène dans une forme de méditation forcée, où l’effort et la fatigue occupent l’esprit et décuplent les sens. Malgré l’épuisement, la faim, la soif et la douleur, une certaine sérénité s’installe, qui fait de chaque pas, chaque souffle, un moment à la fois éternel et fugitif. Puis enfin, alors que l’objet même de notre quête était presque oublié, nos yeux levés ne voient rien qui ne les dépasse que le ciel. Nous voici au sommet.
On s’imagine parfois que la montée constitue la principale difficulté, mais quiconque a déjà marché en montagne sait que la descente est souvent bien plus pénible. Les muscles déjà fatigués doivent à nouveau combattre la gravité, cette fois pour nous éviter de dégringoler la pente comme un vulgaire rocher; les genoux sont soumis aux chocs incessants du poids de notre corps contre le sol; les pieds sont écrasés aux bouts des chaussures, les orteils se meurtrissent un peu plus à mesure que l’on avance. Au bout de quelques heures, je n’en pouvais plus. La marche était interminable, je n’avais presque plus d’eau (ayant dû en fournir au guide et au porteur, qui avaient terminé leurs deux bouteilles la veille), et mon guide se révélait quelque peu frustrant par moment. En effet, ses estimations de temps et de distances étaient pour le moins confuses. Il pouvait me dire, par exemple, que nous atteindrions un petit campement dans 45 minutes, et que nous pourrions nous y reposer; une heure plus tard, il restait toujours 45 minutes avant de l’atteindre. Quand nous étions « presque rendus », il fallait compter au moins une heure trente de trajet; le campement qui se trouvait « juste au pied du cratère » était en fait à deux heures de là. Ce fut la journée la plus éprouvante de ma vie, sans aucun doute. Quatre heures de montée, et près de six heures de descente, toujours avec mes dix kilos sur le dos. J’ai franchement cru, à un certain moment, que je n’y arriverai pas, car le campement semblait sans cesse reculer. Je l’espérais après chaque crête, à chaque détour du chemin, mais tout ce qui se dévoilait à mon regard était un autre pan de l’immense savane qui entoure la montagne. Je sentais les ampoules se créer sur mes pieds, mes cuisses tremblaient parfois sous l’effort. Quand je suis arrivé au camp, à 18h30, j’ai eu à peine assez d’énergie pour préparer le repas.
La troisième et dernière journée du trek devait être, toujours selon mon guide, « a relaxing day ». Bien sûr, sept heures de descente sur une minuscule piste en plein jungle, c’est pratiquement une journée au spa. Encore une fois, les estimations très généreuses de notre heure d’arrivée créèrent beaucoup de déception (ce fut d’abord 13h 30, puis 14h, puis 14h 30, pour que finalement nous arrivions à destination à 15h 30). Malgré mes étirements consciencieux de la veille, mes jambes étaient raides et douloureuses, et la petite piste pleine de pierres et de racines n’était pas tendre avec mes pieds. Je devais enfin comprendre ce que l’on appelle « l’énergie du désespoir », car après un certain temps j’ai arrêté de penser à mon arrivée pour simplement me concentrer sur les dix prochains mètres à parcourir, et qui me demandaient toutes les ressources de volonté disponibles en moi. Finalement, nous sommes arrivés dans le petit village d’où nous pourrions rejoindre (en taxi cette fois, fini la marche !) Buea, où m’attendait un repos plus que mérité.
Je vous écris ce petit résumé de mes derniers jours avec le bruit des vagues en trame sonore, le vent de la mer sur mon visage et l’immensité de l’Atlantique tout juste derrière mon écran d’ordinateur. J’ai décidé de prendre quelques jours de repos sur la plage, et de m’autoriser un certain relâchement dans mes dépenses pour me permettre un soupçon de luxe. Je suis à Kribi, magnifique station balnéaire (de loin la plus belle que j’ai vue en Afrique) où je me suis trouvé un petit hôtel sur la plage, histoire de récupérer un peu. Mes jambes sont toujours un peu raides et me donnent une démarche d’infirme; cela me fournit une excuse pour la paresse dont je fais preuve, limitant mes déplacements au strict minimum (chambre-plage-restaurant). Petite note gastronomique : je me suis absolument régalé hier en dégustant une spécialité camerounaise, le crocodile sauce mbongo. La viande de croco, semblable au poulet mais plus goûteuse, était bien tendre, et la sauce mbongo, concoctée à partir d’écorce fumée, fut une découverte des plus réjouissantes.
Sur ce, je vous laisse. L’océan m’appelle, et puis, tiens, peut-être une petite bière bien froide. C’est les vacances, après tout !
François
Tuesday, January 17, 2012
Un autre mois, un autre pays
Peut-être me reprocherez-vous un certain manque d’assiduité dans les dernières semaines, rendant plutôt rares les entrées dans ce blogue. Vous comprendrez bien qu’après deux mois de voyage, l’habitude a tempéré ma curiosité et mon étonnement, et qu’ainsi je trouve de moins en moins dans mon quotidien de moments et d’observations qui, à mon avis, méritent d’être racontés. Je vous fais quand même une petite mise à jour, pour ne pas que vous perdiez le fil de mon périple.
Après plusieurs longues journées d’attente à Abidjan, j’ai finalement obtenu mon visa pour le Cameroun. Je commence à être un voyageur d’expérience, avec plus d’une trentaine de pays derrière moi, et croyez-moi j’ai l’habitude des demandes de visa. Pourtant, l’ambassade du Cameroun à Abidjan a presque réussi à me faire sortir de mes gonds par la complexité de son processus d’octroi de visa, la quantité de documents demandés et le laxisme dans son assiduité au travail. La dame qui s’occupe des services consulaires s’étant autoproclamée spécialiste mondiale du tourisme, elle me fit un petit sermon lors de ma première visite : « D’habitude, monsieur, quand on fait une demande de visa, on a toujours en sa possession une réservation de billet d’avion pour entrer et pour sortir du pays, des réservations d’hôtel couvrant l’essentiel de notre séjour, une lettre d’invitation d’un organisme, d’une entreprise ou d’une agence touristique, un résumé de son itinéraire, un relevé bancaire et un certificat d’assurance-voyage, c’est essentiel ! ». Croyez-le ou non, chère madame, mais vous êtes la première à me demander autant de documents inutiles (et après avoir fait des demandes de visa en Asie Centrale, c’est surprenant). J’ai donc dû me procurer la plupart de ces documents, et, Lonely Planet à la main, lui expliquer tout doucement que je n’avais pas besoin d’avoir de réservation d’hôtel dans chaque ville que je comptais visiter puisque j’avais avec moi une liste exhaustive des possibilités d’hébergement à travers le pays. Cela aura pris toute ma patience, mais après cinq jours d’attente, j’ai finalement obtenu mon visa.
Que faire pendant ces cinq jours ? Quitter Abidjan était difficile, puisque je n’avais plus mon passeport en ma possession; j’avais déjà visité la ville, qui offre un certain intérêt au voyageur mais qui n’est pas Paris non plus. Je me suis résolu à passer l’essentiel de mes journées dans mon petit hôtel minable, qui à chaque jour me révélait un peu plus de ressemblance à une vraie cour des miracles.
Il y avait de tout dans cet hôtel, qui, je crois vous l’avoir déjà dit, était plutôt un HLM. Les jeunes hommes désœuvrés ivres à tout moment; les matrones aux mille enfants, qui cuisinent d’une main et allaitent de l’autre; la femme de chambre complètement folle, qui cognait à ma porte à deux heures du matin pour me dire que « les gens étaient mauvais ici » et qu’il fallait impérativement que je verrouille ma porte (ce qui était déjà fait avant que je ne lui ouvre), et qui ne passait pas une journée sans me réclamer son « bonne année », petit cadeau monétaire qu’en tant que richissime blanc je me devais de lui donner; un très, très très louche bar (le Zanzi-bar, quel jeu de mots) peuplé de marins indiens en « shore leave », de putes marocaines et de businessman ivoiriens; et aussi beaucoup de rats.
Bien que n’ayant rien à faire de mes journées, je ne peux pas dire m’être vraiment reposé, réveillé à l’aube par des cris d’enfants et en pleine nuit par des bagarres et des hululements d’ivrognes. Je suis finalement parti vendredi dernier pour le Cameroun, juste à temps puisque mon visa ivoirien expirait le lendemain.
Pourquoi le Cameroun ? Une seule raison : c’est le seul pays qui me permet de me rapprocher de l’Afrique Centrale. D’ici j’ai en effet accès à la République Centrafricaine et au Tchad, d’où je pourrai alors soit passer au Soudan (un peu compliqué étant donné la situation au Sud-Soudan et l’insécurité constante au Darfour) ou, au pire, prendre un vol pour l’Éthiopie. Je n’ai pas vraiment d’autre raison de visiter le Cameroun, qui est un pays sympathique mais somme toute assez semblable à la Côte d’Ivoire, casques bleus en moins. Je ne prévois donc pas m’y attarder.
Surprise ! J’ai vu ici, pour la première fois depuis mon arrivée, des vrais touristes ! Il faut dire que le Cameroun, c’est l’Afrique, certes, mais ça n’a strictement rien à voir avec le Liberia ou le Sierra Leone côté infrastructure et sécurité. Les gens cajolent presque les touristes, refusant de me laisser marcher seul jusqu’au restaurant le soir (« c’est l’Afrique ici, monsieur, c’est pas comme l’Europe ! », me répond-t-on alors que j’essaie de leur expliquer que je n’ai pas peur le moins du monde). Ma fréquentation assidue des hôtels les moins chers en ville et mon horreur des restos trop chers pour occidentaux me laisse quelque peu à l’écart du chemin touristique pour l’instant, ce qui fait que je n’ai toujours pas véritablement « rencontré » de touristes, bien que j’en aie croisé quelque uns. Ils ont l’air tout beau, tout propre, tout frais, ils me font presque peur, moi qui suis maintenant invariablement sale et fatigué.
Après un court passage à Douala, je suis maintenant à Limbe, sur le bord de la mer, pas très loin du Mont Cameroun. C’est cette montagne, plus haut sommet d’Afrique de l’Ouest du haut de ses 4095 mètres, qui m’attire ici. J’ai bien l’intention d’aller la grimper, mais encore une fois le voyage en solo fait monter les prix : 280$ pour trois jours et deux nuits, je trouve ça un peu cher ! J’ai un très mince espoir de rencontrer d’autres alpinistes en herbe une fois rendu au pied de la montagne, à Buea (qui se prononce « boo-yah », c’est très plaisant à dire), et peut-être ainsi diminuer les coûts; sinon, je considèrerai une plus courte escapade.
J’ai réalisé une chose bien grave hier : je suis carrément épuisé. Oui, je sais, je viens tout juste de vous faire part de mes projets de grimper une montagne de 4000 mètres, ça semble un peu paradoxal, mais vraiment je suis rompu de fatigue. Succombant à un accès de paresse, je commence à considérer aller passer quelques jours sur la plage à Kribi, dans un hôtel un peu mieux que d’habitude, où je n’aurais plus besoin de planifier avec précision une véritable expédition pour me rendre au restaurant, où l’on ne me dérangerait pas avec de la musique tonitruante ou des cris à chaque nuit, et qui sait, où je pourrais peut-être même avoir un bon petit-déjeuner, avec du vrai café… j’y pense et j’en tremble d’envie. Oh, je n’y passerais pas un mois, trois ou quatre jours tout au plus, mais peut-être est-ce une bonne idée de faire le plein d’énergie avant de me lancer en République Centrafricaine… je n’ai pas l’impression qu’il s’agit d’un endroit où les mots calme, tranquillité et bon petit-déjeuner feront partie de mon quotidien…
François
Saturday, January 7, 2012
La vie de tous les jours
Une suite sempiternelle d’aventures rocambolesques et de rencontres épatantes, où chaque moment est rempli d’émerveillement ou de danger; le cours de chaque journée dévié par l’inattendu, même là où on l’attend le moins; une immersion totale dans une culture où tout est nouveau, déstabilisant et fascinant.
J’espère que ce n’est pas l’idée que vous vous faites de mon quotidien, parce que ce n’est pas tout à fait la réalité. Il y a bien sûr des journées qui à elles seules sont remplies d’assez de péripéties pour occuper une semaine entière, mais il y a aussi ces petites journées tranquilles ou l’ennui s’installe et le spleen pointe le nez. Après deux mois de voyage, et beaucoup d’autres à venir, il est impossible de charger chaque jour d’activités, d’excursion et de visites. Le voyage est en lui-même une activité assez éreintante, et l’Afrique n’est jamais de tout repos. La moindre petite activité (parfois simplement trouver un endroit où manger) peut accaparer plus de temps et d’énergie qu’il n’y paraît, et il n’est pas rare que je me trouve complètement épuisé après une journée qui m’a semblé pourtant pratiquement vide.
Les journées tranquilles se sont succédé dernièrement, autant par la force des choses que par ma propre paresse. Après Noël, j’ai fait une petite balade dans l’Est du pays, surtout je vous l’avoue pour voir ces plages qu’on me vantait sans fin. Je dois avouer une petite déception à ce niveau. Grand Bassam comporte bien quelques jolis bâtiments coloniaux en ruines, mais sa plage ne m’a pas du tout semblé exceptionnelle. À Assinie, il y aurait beaucoup de potentiel si quelqu’un avait l’excellente idée de ramasser les tonnes de déchets qui rendent l’endroit un peu moins attrayant. Ajoutez à cela des hôtels beaucoup trop chers et un court-circuit dans ma chambre (heureusement rien n’a brûlé, mais j’ai passé toute la journée suivante à enlever l’épaisse couche de suie qui couvrait l’ensemble de mes affaires), et vous comprendrez que bien que je ne puisse vraiment en médire, je n’ai pas trouvé les stations balnéaires de l’Est de la Côte d’Ivoire si exceptionnelles.
Je n’avais toujours vu du pays que sa côte, il était grand temps d’en explorer l’intérieur. D’abord Yamoussoukro, la capitale officielle du pays (bien qu’elle ne compte aucun ministère ni ambassade). Une ville ennuyeuse comme toutes les capitales sorties de nulle part que j’ai pu voir. C’était le village natal de Félix Houphouët-Boigny, père de l’indépendance et président pendant les 33 années qui la suivirent. Il a un jour décidé d’en faire une ville grandiose : malgré les énormes investissements, c’est raté. Bien sûr, la gigantesque basilique Notre-Dame-de-la-Paix est impressionnante (c’est la plus haute église du monde), mais franchement pas si jolie et un peu pompeuse pour rien. Elle détonne drôlement dans le paysage de la ville, qui à part elle ne compte comme édifice de taille qu’un hôtel de renom et la Fondation Houphouët-Boigny, dont le seul véritable accomplissement fut de gaspiller des millions de dollars dans la construction de son siège social. La ville a aussi gravement pâti des émeutes de 2004 qui ont ruiné plusieurs hôtels et restaurants, ce qui donne parfois l’impression d’un abandon généralisé.
Yamoussoukro m’a rappelé Islamabad, avec ses grandes artères qui ne mènent nulle part, son plan bien quadrillé ses étendues vides qui rendent tout déplacement à pied impossible. J’y ai quand même passé le Nouvel An, gentiment invité par des employés de l’hôtel où je me trouvais à venir les rejoindre dans un maquis. J’ai même pu fêter le premier jour de l’année en dégustant des pâtes fraîches au pistou dans un resto tenu par une dame venue de Nice. Vraiment, je ne devrais pas me plaindre.
Les pâtes étaient délicieuses, mais quand même pas une raison suffisante pour m’attarder trop longtemps dans cette ville ennuyante. Je suis donc reparti vers Man, un peu plus au Nord, qui pendant la guerre a vu sa florissante industrie touristique réduite à néant. Il n’y a plus le moindre touriste en ville, mais on voit encore les traces d’une infrastructure adaptée aux besoins des voyageurs de passage. Le plus triste est certainement que de très nombreux artisans, qui vendaient leurs vêtements, masques et sculptures aux Occidentaux en quête d’exotisme et de décoration pour le salon, n’ont pratiquement plus de source de revenu. Cela explique certainement l’incroyable insistance dont ils faisaient preuve en me voyant, me suppliant d’acheter des masques gigantesques qui occuperaient à eux seuls l’entièreté de mon sac à dos. La ville est agréable, entourée de petites montagnes que l’on distingue vaguement dans le brouillard de l’Harmattan. Il y a quelques petits trucs à faire, dont la visite d’une cascade jolie mais sans plus, nourrir les macaques de la forêt sacrée, grimper une des collines des environs; on en fait néanmoins rapidement le tour. Et puis il se dégage un certainement sentiment de fausseté touristique dans la ville. On me propose d’organiser une danse masquée dans un village (pour 150$), ou encore de faire la visite d’un « village traditionnel, avec des vraies huttes ! ». J’ai essayé d’expliquer à l’aspirant guide qui me le proposait que j’avais vu un nombre incalculable de ces « villages traditionnels » au Sierra Leone et au Liberia, et que là-bas ils ne servent pas à attirer les touristes mais sont de véritables villages, pourtant il continuait de m’assurer qu’ « ici, c’est différent, les gens vont même mettre leurs costumes traditionnels pour plaire aux touristes et vous faire prendre de belles photos». Il n’avait pas compris que c’est justement ce genre d’attitude qui me rebutait.
Voilà pour le compte-rendu des derniers jours. À travers tout ça, de nombreuse journées sans grande excitation, à rêvasser, à planifier le reste du voyage et, plus prophétiquement, mon avenir. Je suis maintenant pris à Abidjan pour quelques jours encore, à tenter d’obtenir mon visa camerounais, beaucoup plus élusif que je ne l’aurais cru. Cela signifie encore beaucoup de temps à rien faire, à attendre, et où, dans le sens plutôt pascalien du terme, le divertissement me manque. Je ne peux m’empêcher de me demander ce que je fais vraiment ici, à passer de ville en ville sans autre but que la découverte d’endroits inconnus, qui devient presque un passe-temps. Souffrant d’un mal qu’on appelle souvent l’introspection, je questionne mes motivations, mes désirs et mes attentes, en cherchant finalement à trouver ce que je cherche; je m’exaspère moi-même à force de m’interroger, de m’analyser et de me mettre en doute. Ce n’est pas en sortant de son quotidien que l’on peut se sortir de soi-même, car les jours n’ont besoin que de temps pour redevenir une routine. Je le savais déjà, je n’en suis pas surpris, mais face à cette langueur qui m’est habituelle je n’ai jusqu'ici réussi qu'à opposer la fuite. Le départ de Côte d’Ivoire se fera bientôt, j’ai besoin de changement.
François