Je vous ai dit, il y a quelques jours, que je planifiais grimper le Mont Cameroun, la plus haute montagne d’Afrique de l’Ouest (et de loin, avec ses 4095 mètres). Le coût semblait prohibitif; or, il semble que les prix qui m’ont été proposé à Limbe étaient complètement farfelus, et une fois rendu à Buea, au pied de la montagne, on m’a donné l’heure juste. Loin des 280$ qu’on m’avait mentionnés, l’expédition pouvait être réalisée pour la modique somme de 140$. Voilà qui est plus raisonnable.
J’adore le trekking. Je m’y suis mis un peu tard, c’est vrai, car avant la révolution François-se-me-en-forme, l’idée me semblait peu attrayante. Il a suffit d’une première expérience dans le Ladakh, au nord de l’Inde, pour me convaincre qu’il ne s’agissait nullement d’une torture volontaire (enfin, quand même un peu), mais bien d’une activité gratifiante et presque méditative par l’effort qu’elle demande. Je me suis donc embarqué dans cette nouvelle expédition de trois jours et deux nuits sans hésiter.
Le trekking au Cameroun est nettement moins organisé que dans le Ladakh. On pouvait me fournir un guide et un porteur, quelques ustensiles de cuisine assez rudimentaires, et une tente. Je me suis chargé moi-même de l’achat de la nourriture; heureusement, par crainte de la faim, j’ai fait des provisions pour une armée, ce qui s’est avéré très utile. En effet, le matin du départ venu, le guide qui devait me conduire au sommet de la montagne ne s’est jamais présenté. Le porteur est devenu guide, et un nouveau porteur a été appelé, mais ni un ni l’autre n’avait eu le temps de s’approvisionner, et mon porteur n’avait pour toute nourriture que deux miches de pain, dont la première fut engloutie avant même la fin de la première journée de marche. Évidemment, leurs réserves d’eau étaient tout aussi insuffisantes, et là encore ma prévoyance a été la bienvenue.
La première journée m’a tout de suite indiqué que le trek ne serait pas de tout repos. Première étape : traverser la forêt. La piste était très bien entretenue, mais attention, déjà, ça grimpe. Ajoutez à cela l’humidité de la brousse camerounaise, et vous avez un François en nage sous son sac de dix kilos. Ce n’était pourtant qu’un léger avant-goût du défi qui m’attendait. Mon guide, qui semblait trouver l’effort tout à fait bénin, m’a bien averti que la fin de la journée serait difficile, car la piste serait « a little steep », pour le citer. Une fois la forêt dépassée, nous entrons dans la savane qui couvre la majorité de la montagne. Le paysage est complètement surréel, en partie parce que les guides s’appliquent à brûler les herbes hautes qui couvrent le terrain afin de rendre la piste plus visible et plus praticable. On se retrouve ainsi dans un paysage de roche volcanique et de terre brûlée digne de Dante; les nuages qui m’entouraient ne faisaient qu’ajouter à cette atmosphère à mi-chemin entre le cauchemar et le rêve.
Les camerounais semblent complètement ignorer le principe de la route en lacets. Quand il faut monter, la piste monte, tout droit vers le sommet. Je dis la piste, mais à ce point je crois que les mots « escalier de pierre » seraient beaucoup plus appropriés. Cela fait déjà quatre heures que nous marchons, et il en reste quatre autres avant d’atteindre la hutte qui nous servira d’abri pour la nuit. Quatre heures de grimpette d’escalier en altitude avec dix kilos sur le dos, ça fait travailler les jambes et pomper le cœur, je vous le garantis. Le Mont Cameroun a aussi la particularité d’être très trompeur : chaque crête en cache une autre, et ce n’est qu’une fois rendu au sommet que l’on réalise que la prochaine est encore plus loin, plus haute et plus abrupte que la précédente. Mon guide, quoique très sympathique, croyait toujours que ma vitesse était insuffisante et que nous n’atteindrions jamais notre destination avant la noirceur, alors que mon rythme se révélait à la fin de chaque journée en plein dans la moyenne. Il ne me refusait aucune pause, mais à chacune d’elle prenait un air préoccupé, comme s’il doutait de mes capacités à compléter le trajet; cela m’inquiétait alors aussi, et je m’efforçais d’accélérer le pas un peu malgré mon épuisement.
Nous avons finalement atteint la hutte vers 17h, tout à fait dans les temps. Après quelques huit heures de marche, nous n’étions toujours qu’à 2875 mètres d’altitude; cela augurait bien pour le lendemain, où je devais atteindre le sommet dans la mi-journée. Mais pour l’instant, pas le temps de penser à demain, il faut préparer la tente et surtout, moment tant attendu, le repas. La hutte était déjà partiellement occupée par un pasteur évangélique en retrait spirituelle et son porteur. (La montagne est très populaire auprès des Camerounais et des Nigérians voisins comme lieu de prière et de jeûne; nous avons croisé un autre pasteur évangélique qui n’avait pour tout bagage qu’une Bible et qui s’arrêtait sans cesse dans sa montée pour en déclamer des versets en regardant l’horizon. Heureusement, les pasteurs étaient plus préoccupés par le salut de leur âme que par leurs capacités physiques, et aucun ne se dirigeait vers le sommet).
Une fois venu le temps de la cuisine, j’ai réalisé à mon grand désarroi que nos ustensiles se limitaient à un chaudron, une fourchette, une cuillère et une assiette; qui plus est, ni mon guide ni mon porteur n’avaient de grandes capacités culinaires, et tous deux se seraient bien contentés de riz blanc pour souper. Ce serait mal me connaître que de penser que cela pouvait me satisfaire; je me suis donc autoproclamé chef en résidence, et j’ai régalé mes deux compagnons de spaghettis tomates et sardines le premier soir, puis d’une version camping du riz jollof, un plat typique d’Afrique de l’Ouest, le deuxième soir. Tout ça avec mon canif, un chaudron et un feu de bois. Encore une fois, je m’impressionne moi-même.
Le lendemain matin est venu bien vite, la nuit n’ayant pas été des plus reposantes. Bien que je me sois couché effroyablement tôt (20h 30, vous vous imaginez !), le chahut des dizaines de rats qui peuplaient la hutte m’a gardé réveillé une bonne partie de la nuit, sans parler du froid qui transperçait sans difficulté mon mince sac de couchage. Dieu sait que j’aurais eu besoin de toutes mes forces pour affronter la journée qui m’attendait. Si la première journée put être qualifiée d’épuisante, je suis à court d’adjectifs pour décrire la seconde. Il me fallait d’abord atteindre le sommet, quelques 1 200 mètres plus haut, le plus rapidement possible, car après cela cinq à six bonnes heures de descente m’attendaient avant d’avoir droit à un repos bien mérité. Vous le savez probablement, passé 3 000 mètres d’altitude, l’oxygène se raréfie et la respiration devient un peu plus difficile. Je devais néanmoins recommencer à grimper ces escaliers de pierre pour un autre quatre heures, avec en prime un vent d’une violence inouïe.
Le paysage devenait de plus en plus étrange, montrant son caractère volcanique de façon maintenant bien évidente. Le grand silence des hauts sommets m’enveloppait de toute sa splendeur; silence qui n’en est jamais vraiment un, puisque les sifflements continus du vent occupent tout l’espace que peuvent habiter les sons. Ce véritable mur sonore qui naît de l’immensité désertique du paysage nous replie pourtant sur nous-mêmes et nous ramène aux manifestations les plus primitives de notre corps, au bruit de notre respiration difficile, aux battements violents de notre cœur, aux tâtonnements de nos pieds hésitants et endoloris. La montagne, lorsqu’elle dépasse les arbres et les nuages, nous amène dans une forme de méditation forcée, où l’effort et la fatigue occupent l’esprit et décuplent les sens. Malgré l’épuisement, la faim, la soif et la douleur, une certaine sérénité s’installe, qui fait de chaque pas, chaque souffle, un moment à la fois éternel et fugitif. Puis enfin, alors que l’objet même de notre quête était presque oublié, nos yeux levés ne voient rien qui ne les dépasse que le ciel. Nous voici au sommet.
On s’imagine parfois que la montée constitue la principale difficulté, mais quiconque a déjà marché en montagne sait que la descente est souvent bien plus pénible. Les muscles déjà fatigués doivent à nouveau combattre la gravité, cette fois pour nous éviter de dégringoler la pente comme un vulgaire rocher; les genoux sont soumis aux chocs incessants du poids de notre corps contre le sol; les pieds sont écrasés aux bouts des chaussures, les orteils se meurtrissent un peu plus à mesure que l’on avance. Au bout de quelques heures, je n’en pouvais plus. La marche était interminable, je n’avais presque plus d’eau (ayant dû en fournir au guide et au porteur, qui avaient terminé leurs deux bouteilles la veille), et mon guide se révélait quelque peu frustrant par moment. En effet, ses estimations de temps et de distances étaient pour le moins confuses. Il pouvait me dire, par exemple, que nous atteindrions un petit campement dans 45 minutes, et que nous pourrions nous y reposer; une heure plus tard, il restait toujours 45 minutes avant de l’atteindre. Quand nous étions « presque rendus », il fallait compter au moins une heure trente de trajet; le campement qui se trouvait « juste au pied du cratère » était en fait à deux heures de là. Ce fut la journée la plus éprouvante de ma vie, sans aucun doute. Quatre heures de montée, et près de six heures de descente, toujours avec mes dix kilos sur le dos. J’ai franchement cru, à un certain moment, que je n’y arriverai pas, car le campement semblait sans cesse reculer. Je l’espérais après chaque crête, à chaque détour du chemin, mais tout ce qui se dévoilait à mon regard était un autre pan de l’immense savane qui entoure la montagne. Je sentais les ampoules se créer sur mes pieds, mes cuisses tremblaient parfois sous l’effort. Quand je suis arrivé au camp, à 18h30, j’ai eu à peine assez d’énergie pour préparer le repas.
La troisième et dernière journée du trek devait être, toujours selon mon guide, « a relaxing day ». Bien sûr, sept heures de descente sur une minuscule piste en plein jungle, c’est pratiquement une journée au spa. Encore une fois, les estimations très généreuses de notre heure d’arrivée créèrent beaucoup de déception (ce fut d’abord 13h 30, puis 14h, puis 14h 30, pour que finalement nous arrivions à destination à 15h 30). Malgré mes étirements consciencieux de la veille, mes jambes étaient raides et douloureuses, et la petite piste pleine de pierres et de racines n’était pas tendre avec mes pieds. Je devais enfin comprendre ce que l’on appelle « l’énergie du désespoir », car après un certain temps j’ai arrêté de penser à mon arrivée pour simplement me concentrer sur les dix prochains mètres à parcourir, et qui me demandaient toutes les ressources de volonté disponibles en moi. Finalement, nous sommes arrivés dans le petit village d’où nous pourrions rejoindre (en taxi cette fois, fini la marche !) Buea, où m’attendait un repos plus que mérité.
Je vous écris ce petit résumé de mes derniers jours avec le bruit des vagues en trame sonore, le vent de la mer sur mon visage et l’immensité de l’Atlantique tout juste derrière mon écran d’ordinateur. J’ai décidé de prendre quelques jours de repos sur la plage, et de m’autoriser un certain relâchement dans mes dépenses pour me permettre un soupçon de luxe. Je suis à Kribi, magnifique station balnéaire (de loin la plus belle que j’ai vue en Afrique) où je me suis trouvé un petit hôtel sur la plage, histoire de récupérer un peu. Mes jambes sont toujours un peu raides et me donnent une démarche d’infirme; cela me fournit une excuse pour la paresse dont je fais preuve, limitant mes déplacements au strict minimum (chambre-plage-restaurant). Petite note gastronomique : je me suis absolument régalé hier en dégustant une spécialité camerounaise, le crocodile sauce mbongo. La viande de croco, semblable au poulet mais plus goûteuse, était bien tendre, et la sauce mbongo, concoctée à partir d’écorce fumée, fut une découverte des plus réjouissantes.
Sur ce, je vous laisse. L’océan m’appelle, et puis, tiens, peut-être une petite bière bien froide. C’est les vacances, après tout !
François
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