Une suite sempiternelle d’aventures rocambolesques et de rencontres épatantes, où chaque moment est rempli d’émerveillement ou de danger; le cours de chaque journée dévié par l’inattendu, même là où on l’attend le moins; une immersion totale dans une culture où tout est nouveau, déstabilisant et fascinant.
J’espère que ce n’est pas l’idée que vous vous faites de mon quotidien, parce que ce n’est pas tout à fait la réalité. Il y a bien sûr des journées qui à elles seules sont remplies d’assez de péripéties pour occuper une semaine entière, mais il y a aussi ces petites journées tranquilles ou l’ennui s’installe et le spleen pointe le nez. Après deux mois de voyage, et beaucoup d’autres à venir, il est impossible de charger chaque jour d’activités, d’excursion et de visites. Le voyage est en lui-même une activité assez éreintante, et l’Afrique n’est jamais de tout repos. La moindre petite activité (parfois simplement trouver un endroit où manger) peut accaparer plus de temps et d’énergie qu’il n’y paraît, et il n’est pas rare que je me trouve complètement épuisé après une journée qui m’a semblé pourtant pratiquement vide.
Les journées tranquilles se sont succédé dernièrement, autant par la force des choses que par ma propre paresse. Après Noël, j’ai fait une petite balade dans l’Est du pays, surtout je vous l’avoue pour voir ces plages qu’on me vantait sans fin. Je dois avouer une petite déception à ce niveau. Grand Bassam comporte bien quelques jolis bâtiments coloniaux en ruines, mais sa plage ne m’a pas du tout semblé exceptionnelle. À Assinie, il y aurait beaucoup de potentiel si quelqu’un avait l’excellente idée de ramasser les tonnes de déchets qui rendent l’endroit un peu moins attrayant. Ajoutez à cela des hôtels beaucoup trop chers et un court-circuit dans ma chambre (heureusement rien n’a brûlé, mais j’ai passé toute la journée suivante à enlever l’épaisse couche de suie qui couvrait l’ensemble de mes affaires), et vous comprendrez que bien que je ne puisse vraiment en médire, je n’ai pas trouvé les stations balnéaires de l’Est de la Côte d’Ivoire si exceptionnelles.
Je n’avais toujours vu du pays que sa côte, il était grand temps d’en explorer l’intérieur. D’abord Yamoussoukro, la capitale officielle du pays (bien qu’elle ne compte aucun ministère ni ambassade). Une ville ennuyeuse comme toutes les capitales sorties de nulle part que j’ai pu voir. C’était le village natal de Félix Houphouët-Boigny, père de l’indépendance et président pendant les 33 années qui la suivirent. Il a un jour décidé d’en faire une ville grandiose : malgré les énormes investissements, c’est raté. Bien sûr, la gigantesque basilique Notre-Dame-de-la-Paix est impressionnante (c’est la plus haute église du monde), mais franchement pas si jolie et un peu pompeuse pour rien. Elle détonne drôlement dans le paysage de la ville, qui à part elle ne compte comme édifice de taille qu’un hôtel de renom et la Fondation Houphouët-Boigny, dont le seul véritable accomplissement fut de gaspiller des millions de dollars dans la construction de son siège social. La ville a aussi gravement pâti des émeutes de 2004 qui ont ruiné plusieurs hôtels et restaurants, ce qui donne parfois l’impression d’un abandon généralisé.
Yamoussoukro m’a rappelé Islamabad, avec ses grandes artères qui ne mènent nulle part, son plan bien quadrillé ses étendues vides qui rendent tout déplacement à pied impossible. J’y ai quand même passé le Nouvel An, gentiment invité par des employés de l’hôtel où je me trouvais à venir les rejoindre dans un maquis. J’ai même pu fêter le premier jour de l’année en dégustant des pâtes fraîches au pistou dans un resto tenu par une dame venue de Nice. Vraiment, je ne devrais pas me plaindre.
Les pâtes étaient délicieuses, mais quand même pas une raison suffisante pour m’attarder trop longtemps dans cette ville ennuyante. Je suis donc reparti vers Man, un peu plus au Nord, qui pendant la guerre a vu sa florissante industrie touristique réduite à néant. Il n’y a plus le moindre touriste en ville, mais on voit encore les traces d’une infrastructure adaptée aux besoins des voyageurs de passage. Le plus triste est certainement que de très nombreux artisans, qui vendaient leurs vêtements, masques et sculptures aux Occidentaux en quête d’exotisme et de décoration pour le salon, n’ont pratiquement plus de source de revenu. Cela explique certainement l’incroyable insistance dont ils faisaient preuve en me voyant, me suppliant d’acheter des masques gigantesques qui occuperaient à eux seuls l’entièreté de mon sac à dos. La ville est agréable, entourée de petites montagnes que l’on distingue vaguement dans le brouillard de l’Harmattan. Il y a quelques petits trucs à faire, dont la visite d’une cascade jolie mais sans plus, nourrir les macaques de la forêt sacrée, grimper une des collines des environs; on en fait néanmoins rapidement le tour. Et puis il se dégage un certainement sentiment de fausseté touristique dans la ville. On me propose d’organiser une danse masquée dans un village (pour 150$), ou encore de faire la visite d’un « village traditionnel, avec des vraies huttes ! ». J’ai essayé d’expliquer à l’aspirant guide qui me le proposait que j’avais vu un nombre incalculable de ces « villages traditionnels » au Sierra Leone et au Liberia, et que là-bas ils ne servent pas à attirer les touristes mais sont de véritables villages, pourtant il continuait de m’assurer qu’ « ici, c’est différent, les gens vont même mettre leurs costumes traditionnels pour plaire aux touristes et vous faire prendre de belles photos». Il n’avait pas compris que c’est justement ce genre d’attitude qui me rebutait.
Voilà pour le compte-rendu des derniers jours. À travers tout ça, de nombreuse journées sans grande excitation, à rêvasser, à planifier le reste du voyage et, plus prophétiquement, mon avenir. Je suis maintenant pris à Abidjan pour quelques jours encore, à tenter d’obtenir mon visa camerounais, beaucoup plus élusif que je ne l’aurais cru. Cela signifie encore beaucoup de temps à rien faire, à attendre, et où, dans le sens plutôt pascalien du terme, le divertissement me manque. Je ne peux m’empêcher de me demander ce que je fais vraiment ici, à passer de ville en ville sans autre but que la découverte d’endroits inconnus, qui devient presque un passe-temps. Souffrant d’un mal qu’on appelle souvent l’introspection, je questionne mes motivations, mes désirs et mes attentes, en cherchant finalement à trouver ce que je cherche; je m’exaspère moi-même à force de m’interroger, de m’analyser et de me mettre en doute. Ce n’est pas en sortant de son quotidien que l’on peut se sortir de soi-même, car les jours n’ont besoin que de temps pour redevenir une routine. Je le savais déjà, je n’en suis pas surpris, mais face à cette langueur qui m’est habituelle je n’ai jusqu'ici réussi qu'à opposer la fuite. Le départ de Côte d’Ivoire se fera bientôt, j’ai besoin de changement.
François
Et oui, les plages inondées de déchets du Tiers-monde. Plus ça change, plus c'est pareil. Comme quoi il n'y a que les occidentaux comme nous qui songent à la Dolce Vita.
ReplyDeleteBon, c'est quoi le plan ? Cameroune, rép. centrafricaine, et quoi ? Suis-je le seul à penser que la frontière entre est la rép. centrafricaine et le Soudan est un coupe-gorge et que c'est pas une bonne idée ?
T'inquiète, même moi je ne tenterais pas le passage Rép. Centrafricaine - Sud Soudan (tu connais Satan ? Il va faire des stages là-bas). Je vais essayer de prendre un vol vers Khartoum, enfin si je réussis à avoir un visa, ce qui est loin d'être fait. Sinon, c'est l'Ethiopie, et ensuite un petit tour au Somaliland...
ReplyDelete