Monday, December 19, 2011

Little Wleboh

L’une de mes premières surprises en arrivant à Harper fut d’entendre parler français un peu partout. Même à l’hôtel où je suis descendu, on m’a accueilli avec un anglais qui ne laissait aucun doute sur la langue maternelle de son locuteur.
-Vous êtes Ivoirien ? , ai-je alors demandé.
- Oui, je suis réfugié.
-Ah bon ? Et il y a beaucoup de réfugiés ivoiriens ici ?
-Dans la ville, quelques uns, mais il y a trois camps dans les environs. Le plus gros est tout près d’ici, et il doit bien compter 7000 occupants.

Qui l’eût cru : le Liberia, terre d’asile et de refuge. J’ai appris par la suite que parmi les réfugiés, on comptait un certain nombre de Libériens d’origine qui s’étaient d’abord enfuis vers la Côte d’Ivoire durant le conflit au Liberia, pour ensuite se réfugier une seconde fois dans leur pays d’origine quand leur pays d’accueil a à son tour connu la guerre. Même pour eux, la Côte d’Ivoire semblait un paradis perdu. Il faut dire que les conditions de vie dans les deux pays sont on ne peut plus différentes (j’y reviendrai ultérieurement).

J’étais bien sûr au courant de la guerre civile, ou comme les Ivoiriens préfèrent l’appeler, la « crise », qu’a connu la Côte d’Ivoire dans les dernières années (en gros, de 2002 à 2007). À mon grand étonnement, les réfugiés dont il est question ici n’étaient arrivés que tout récemment, suite à l’élection présidentielle ivoirienne d’octobre 2010. Vues d’Occident, les violences qui ont suivi l’annonce des résultats de ces élections (où le candidat du Nord, Alassane Ouattara, a été officiellement déclaré vainqueur, et le président sortant, Laurent Gbagbo, qui est du Sud, a refusé de reconnaître sa défaite) m’avaient semblé relativement mineures. On se rappelle tous des images de l’Hôtel Ivoire d’Abidjan, quartier général d’Ouattara, protégé par les casques bleus, et de l’assaut final de l’armée française qui a mené à l’arrestation de Gbagbo. On nous avait aussi mentionné dans les médias des actes violents à travers le pays, et les dangers d’une reprise de la guerre civile. Pourtant, ce que je savais des événements des derniers mois en Côte d’Ivoire ne justifiait aucunement la présence de dizaines de milliers de réfugiés au Liberia. J’ai donc décidé d’aller faire un tour au camp afin de comprendre ce qui avait poussé ces gens à chercher refuge, et surtout afin de voir de mes propres yeux un véritable camp de réfugiés.
Je ne tenterai pas de dresser ici un portrait juste des événements qui se sont produits suite à l’élection présidentielle. Ce n’était pas mon objectif principal en me rendant au camp; surtout, il faut considérer que les réfugiés présents au Liberia sont tous (ou presque) des partisans de Gbagbo, ce qui fait que leurs analyses et comptes-rendus ne sont nullement impartiaux. Ce que j’ai vu et entendu au camp de réfugiés de Little Wleboh n’a peut-être que peu d’intérêt pour l’histoire politique de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique. Il s’agit cependant d’un aperçu d’une réalité trop commune, celle des réfugiés. Je ne veux amener personne à prendre position dans le conflit qui divise en ce moment le pays : moi-même, je n’ai finalement aucune opinion sur la légitimité de Gbagbo ou d’Ouattara. Je ne cherche pas non plus à jouer la carte sentimentale, à vous faire le coup des annonces de Vision Mondiale ou se succèdent les regards tristes d’enfants affamés sur une trame sonore emphatique. Je tiens simplement à me faire témoin d’une réalité souvent ignorée et rarement comprise, et j’espère que cela suffira à vous intéresser.

***

Le camp de Little Wleboh est situé à environ 30 minutes de route de Harper, en pleine savane. Il tire son nom du minuscule village à côté duquel il a été bâti. Comme tous les camps de réfugiés, il est assez facile à identifier : les toiles blanches du Haut commissariat pour les réfugiés réfléchissent au loin la lumière du soleil. Le camp est si grand qu’il compte plusieurs quartiers; même mon guide Didier, qui habite au camp depuis ses débuts, a été étonné de découvrir au détour d’une colline de nouveaux quartiers qu’il ne connaissait pas.

Plusieurs ONG sont présentes afin de fournir aux réfugiés de quoi survivre. Le Conseil danois des réfugiés s’occupe de la gestion générale du camp; la nourriture est fournie par le HCR; l’UNICEF y a établi des écoles; OXFAM s’occupe des installations sanitaires, de l’eau et de la distribution d’autres biens. La plupart des employés d’ONG présents dans le camp y habitent, et je n’ai vu aucun étranger lors de ma visite.

La première chose qui frappe lorsqu’on visite le camp de Little Wleboh, ce sont les conditions de vie matérielles. Les « maisons » sont en fait des armatures de bois recouvertes de toiles du HCR; elles protègent très peu du froid nocturne et deviennent de véritables fournaises avec le soleil diurne. Il n’y a pas d’électricité, les seuls divertissements sont les deux télés du centre vidéo et quelques radios qui fonctionnent à batterie. Les quatre tentes qui servent d’école sont nettement insuffisantes pour les 1 000 enfants d’âge scolaire que compte le camp, et cela sans compter les nombreux adolescents et jeunes adultes qui n’ont pu finir leurs études et qui ne sont pas pris en charge par l’UNICEF. La chaleur y devient rapidement intolérable, et les élèves entassés n’ont pas même de bancs pour s’asseoir (les professeurs non plus, d’ailleurs). Et finalement, la principale doléance des résidents : on ne distribue la nourriture qu’une fois par mois, et elle consiste simplement en 12 kilos de riz par personne. 12 kilos pour trente jours, souvent plus (j’ai visité le camp le 14 décembre, la distribution était due pour le lendemain, elle devait avoir lieu le premier). Du riz blanc, sans accompagnement, sans légumes, sans viande, sans rien. C’est peu.

Dans le camp, le sentiment de désœuvrement est omniprésent. C’est bien simple : il n’y a rien à faire. Tous ces gens travaillaient en Côte d’Ivoire, ou étaient étudiants. Maintenant, il n’y a qu’à attendre que le temps passe, à pavoiser, à déambuler. Ils veulent travailler, ils veulent étudier, ils veulent commencer à rebâtir leur avenir, mais ils ne le peuvent pas. J’ai croisé un jeune homme, 18 ans, arrivé au camp en avril. Il était étudiant, allait dans quelques semaines à peine compléter sa Terminale, en espérant pouvoir entrer à l’université l’année suivante. La violence et le danger l’ont poussé à tout abandonner en attendant que les choses se calment. Il n’y a pas moyen pour lui de poursuivre ses études au camp, peut-être pourra-t-il, s’il retourne un jour en Côte d’Ivoire, reprendre sa Terminale avec beaucoup de retard. Il a plutôt abandonné l’idée de se rendre un jour à l’université.

Les ONG emploient quelques habitants du camp à faire des petites besognes d’entretien et de construction, mais ces emplois sont peu nombreux et très peu payants. Certains s’engagent comme bénévoles, ne serait-ce que pour occuper leurs journées. D’autres un peu plus débrouillards ont réussi à se trouver un petit gagne-pain en ville, comme Didier qui est chauffeur de moto-taxi à Harper; mais comme le chômage est déjà endémique au Liberia, ceux-là sont les plus chanceux. Et puis il faut parler anglais, ce qui n’est pas le cas de la majorité des Ivoiriens.
Lorsque la nuit tombe, et le froid avec elle, on se rassemble autour des braises du feu de la journée, sans plus de distraction qu’à l’habitude. La noirceur due à l’absence d’électricité pousse les gens à rester près de chez eux, et en groupe si possible. Le frère de Didier me raconte que les histoires de vols et surtout de viols sont très fréquentes. Les casques bleus débarquent une fois par semaine, constatent les faits, s’assurent que tout le monde se sente bien en sécurité, et repartent sans rien faire d’autre. Lui a bien essayé de mettre sur pied une petite patrouille de sécurité, mais ils n’ont même pas l’argent pour se payer des lampes de poche, sans parler des batteries pour les faire fonctionner.

Quand on me voit arriver, on me demande des nouvelles. Je leur parle des élections législatives ivoiriennes (qui eurent lieu le 11 décembre), de Gbagbo à La Haye. Et puis chacun me raconte son histoire, pourquoi il est réfugié. Certains ont entendu des rumeurs de violence, se sont rappelé la guerre civile et ont pris peur. Mais plusieurs ont vu et ont vécu la violence, la terreur, et leurs histoires sont souvent horribles.

Il y a cet homme que j’ai rencontré. Ce n’est pas son véritable prénom, mais on l’appelle Jésus, allez savoir pourquoi. Toute la journée, il est assis sous un arbre ou sur son porche, à boire de l’alcool de canne à sucre. Ils sont plusieurs autour, à boire avec lui. Quand j’arrive il vient vers moi. Il m’accueille, m’invite à m’asseoir, et puis il parle. Il en a beaucoup à dire, Jésus; il en a beaucoup sur le cœur. Il a le regard intense, les opinions bien faites : il n’aime pas les blancs, il n’aime pas le Liberia, mais plus que la haine ou la colère c’est une grande détresse que l’on voit dans ses yeux lorsqu’il se verse un nouveau gobelet d’alcool.

Jésus vivait à Tabou, tout près de la frontière libérienne. Il avait sa maison, ses plantations de cacaoyers et d’hévéas. Il n’était pas riche, non, mais il vivait bien. Et puis il me raconte. Comment un jour des hommes armés sont venus chez lui. Comment ils ont rassemblé sa famille dans le salon. Comment ils lui ont dit de choisir entre ses enfants. Comment il n’a pas pu, comment il a protesté. Comment ils ont pris son fils aîné, Philippe. Comment ils l’ont fait agenouiller. Comment ils ont…

Jésus n’a pas besoin de me décrire le bruit de la détonation, le regard de son fils qui part irrémédiablement vers le vide, le bruit sourd de son corps sans vie qui heurte le sol. Il n’a pas besoin de me le décrire, parce que je peux le voir dans son silence, dans son regard vide, obnubilé par le souvenir et par ces mêmes bruits qui, jour après jour, viennent hanter son esprit. Un long silence, inconfortable pour tous. Ils ont déjà entendu son histoire nombre de fois, mais personne n’ose prononcer le premier mot : personne n’ose le déranger dans son deuil et sa souffrance. Tout au long de la conversation qui suit, Jésus m’appelle toujours Philippe. Les autres le corrigent, comme pour lui dire, avec toute leur compassion, mais un peu de lassitude : il est mort, Philippe, il ne reviendra pas.

***

La situation des réfugiés est incroyablement complexe. La pauvreté, le désœuvrement et les traumatismes ne sont peut-être que la partie la plus visible du problème. Et au centre de tout cela, la grande question : doit-on intégrer les réfugiés à leur société d’accueil, où doit-on encourager un retour éventuel ? La plupart d’entre eux sont fermement décidés à retourner dans leur pays d’ici quelques mois, quelques années, quand tout sera plus calme. Les autres craignent que l’on se souvienne d’eux, et préfèrent malgré tout rester au Liberia, tenter de s’y établir de façon décente. Quelle que soit l’option choisie, les prochaines années seront difficiles. Il faudra soit pardonner, oublier, rebâtir ce qui était à nous; soit repartir à zéro dans une terre étrangère, dans une langue étrangère, sans argent, sans famille et sans amis.

Je ne vais pas vous faire la leçon, vous dire de réaliser à quel point vous et moi sommes chanceux, que nous devons apprécier ce que la vie nous a donné, et autres sermons moralisateurs du genre. Après tout, comme l’a dit Sinclair Lewis, « It has not yet been recorded that any human being has gained a very large or permanent contentment from meditation upon the fact that he is better off than others ». Je crois néanmoins qu’il est important de connaître ces réalités, de voir le monde pour ce qu’il est, de remplacer les notions abstraites de « conflit » et de « réfugié » par des images précises, par des noms et des visages. C’est ce que j’ai tenté de faire en me rendant à Little Wleboh, et c’est ce que j’ai ici tenté de faire pour vous. Ce n’est peut-être pas grand-chose, et j’en suis conscient, mais pour l’instant c’est ce que je sais faire de mieux.

François

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