Saturday, December 3, 2011

So long, Salone

Quand on se dirige vers une frontière, il faut toujours s’attendre au pire : les choses vont très rarement comme prévu. Mon père se rappelle très bien de mon appel en direct du no man’s land séparant l’Ouzbékistan du Tadjikistan, alors qu’on venait de m’annoncer que j’y serai probablement coincé pour les quatre prochains jours; ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres des choses qui peuvent mal tourner. Mon premier passage de frontière en Afrique n’a nullement été catastrophique, mais certainement pas de tout repos non plus.

La frontière libérienne est à 80 kilomètres de Kenema, et donc, selon toute vraisemblance, atteignable en une journée. Suivant les conseils des employés de l’hôtel ou je restais (enfin, hôtel… disons que les clients étaient très souvent accompagnés et ne restaient que quelques heures au plus, si vous voyez ce que je veux dire), je me suis levé à l’aube afin de pouvoir prendre place dans le premier bus se rendant à la frontière. À 6h30, je suis à la gare routière : trop tard, le premier taxi de brousse vient de partir, il me faut attendre le prochain. Qui est parti, attention, à 14h. J’ai eu amplement le temps d’observer la vie courante de ce coin du monde et de discuter avec mes compagnons de route, tout aussi exaspérés que moi par l’interminable attente.

À 14h, finalement, le grand départ. 80 kilomètres, ce n’est pas bien long, mais la route est à ce qu’il paraît très mauvaise, et nous ne savons donc pas si nous réussirons à nous rendre à la frontière avant sa fermeture à 18h. Je vous épargne les détails, mais après d’innombrables postes de contrôle, des ennuis mécaniques, un arbre dans le milieu de la route et environ cinquante pauses-pipi, nous sommes arrivés à la frontière… à 22h30. 80 kilomètres en 8h30, je l’ai calculé pour vous, ça fait une vitesse moyenne de 9,4 km/h. Disons que ça permet d’apprécier le paysage.

Après une très courte nuit (je me suis fait réveillé à 6h30 par un policier m’annonçant que la douane ouvrait dans deux heures; merci, je crois que je vais avoir le temps de me brosser les dents), on plonge dans les formalités douanières : aller voir vingt personnes qui prennent chacune en note toutes mes informations sans aucune raison, puis aller voir dix personnes qui vont soi-disant examiner mes bagages mais ne font que me demander un pot-de-vin, puis attendre, puis finalement recevoir le ok d’un grand vizir quelconque qui considère que j’ai maintenant le droit de sortir du pays. Je suis très fier de vous dire que mon premier passage de frontière en Afrique fut exempt de toute corruption, malgré les demandes incessantes. Soit je fais semblant de ne pas comprendre, soit je m’insurge avec vigueur contre de telles pratiques qui font la honte des autorités du pays : d’habitude, ça marche. Après sensiblement le même cirque de l’autre côté de la frontière, me voilà au Liberia.

Le Sierra Leone, ou Salone selon le dialecte local, est un pays fascinant et parfois difficile à comprendre. À vrai dire, outre les dommages matériels et le nombre inhabituel d’amputés, il est difficile de croire que le pays était en plein guerre civile il y a à peine dix ans. On ne ressent absolument aucune tension entre les habitants; chrétiens et musulmans se mêlent comme je ne l’ai jamais vu auparavant, sans la moindre trace de discrimination; les gens sont d’une gentillesse et d’une chaleur infinies avec les étrangers; somme toute, un pays fort agréable. Je dois dire cependant que tout ça rend la guerre civile encore plus mystérieuse à mes yeux : on se demande si une violence invisible et impalpable existe encore derrière les sourires, ou si ce triste épisode a tellement bouleversé la nation que tous ont pris la ferme résolution de mettre de côté leurs différends. Pour l’instant, et ce malgré des souffrances inimaginables, il semble que les gens aient fait une croix sur le passé. La plupart des anciens rebelles sont aujourd’hui parfaitement intégrés dans la société (les chauffeurs de moto-taxis de Bo, par exemple, en sont pour la majorité), et on ne voit que très rarement des soldats dans les rues. Les innombrables ONG nous rappellent bien que le Sierra Leone est l’un des pays les plus pauvres du monde, mais petit à petit, on se prépare ici à recevoir des étrangers qui ne seront pas des travailleurs humanitaires mais bien de simples touristes.

Tout se serait-il parfaitement réglé en si peu de temps ? Étonnamment, il semble que oui. Et les Sierra-Léonais semblent bien décider à rebâtir leur pays. Bien que voyager au Sierra Leone ne soit pas des plus reposant, il est grand temps de mettre de côté les images de la guerre civile et de les remplacer par celles de plages idylliques, de jungles impénétrables et d’enfants souriants. Venez donc y faire un tour : vous verrez, vous aussi, vous serez surpris.

François

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