Il y a déjà plus d’une semaine que j’ai quitté Monrovia. La route a été longue; les multiples villes que j’ai traversées depuis n’avaient rien d’extraordinaire. Le Liberia n’est pas un endroit que l’on visite pour ses attractions touristiques ou pour ses points d’intérêts bien définis. Il n’y a, somme toute, pratiquement rien à voir ou à faire qui ne justifie le fait de s’arrêter ici. Mais le Liberia se vit en petits moments, en petites observations parfois profondes et parfois insignifiantes, et qui finalement forment un tout, l’expérience d’un pays bien particulier. Vous relater mes moindres faits et gestes des derniers jours serait ennuyant et fastidieux. Je vais plutôt tenter de partager ici certaines de ces observations et expériences qui pourront peut-être vous laisser entrevoir ce qu’une journée ici peut contenir d’intéressant, de surprenant, d’incompréhensible.
Le Liberia après la guerre
Le Lonely Planet a bien raison : il n’y a qu’une seule ville au Liberia, et c’est Monrovia. Les autres agglomérations ont plutôt l’air de gros villages, avec une route principale bordée de cabanes de bois et de tôle et quelques vieux bâtiments au béton défraichi. Le peu d’électricité qui existe hors de la capitale provient de générateurs privés, et la hausse des prix de l’essence en diminue grandement les heures d’opérations. L’eau courante est assez rare, et peu fiable lorsqu’elle est présente. Si le réseau routier s’améliore depuis quelques années, il n’existe toujours que deux routes pavées dans le pays, qui doivent totaliser deux ou trois cent kilomètres au plus.
Il est difficile d’imaginer ce qu’une décennie et demie de guerre civile peut faire à un pays. Plus que les dégâts directement dus aux combats, c’est l’abandon du maintien des infrastructures qui est destructeur. Les routes qui sont aujourd’hui impraticables étaient des tapis d’asphalte il y a à peine vingt ans. Il fut une époque, et pas si lointaine, où la moindre coupure de courant était tout à fait exceptionnelle, même à l’extérieur de Monrovia. Les luxueuses maisons d’autrefois, qui n’ont conservé de leur splendeur passée que ce qu’il faut pour nous la laisser deviner, sont maintenant squattées par des familles qui y ont trouvé refuge; la peinture des murs a perdu son combat contre l’humidité, le béton est rongé de moisissure, et les carreaux cassés laissent entrevoir les vêtements étendus et les bassines d’eau grise. On se souvient encore avec nostalgie du temps où Harper, la petite ville bordée par l’océan qui est ma dernière étape au Liberia, resplendissait comme la plus belle ville des Caraïbes, un joyau scintillant au loin par les fenêtres des manoirs et les lumières des terrasses. Cela semble maintenant bien lointain.
La pauvreté culturelle
Harper est tout près de la frontière ivoirienne. Depuis 2002, début de la guerre civile dans ce pays, de nombreux réfugiés sont venus au Liberia pour éviter les violences. (Note : vous vous imaginez certainement que, pour se réfugier au Liberia, il faut que la situation là-bas ait été véritablement infernale). Bien qu’ils aient trouvé ici la paix et la stabilité qui avaient déserté leur terre natale, la plupart des réfugiés ont été étonnés de l’état de dévastation et de pauvreté du Liberia. Une pauvreté qui n’est pas que matérielle, mais aussi, d’une certaine façon, culturelle. Lorsque j’ai évoqué avec enthousiasme la cuisine qui m’attend en Côte d’Ivoire, le propriétaire de mon hôtel, originaire d’Abidjan, n’a pu retenir sa complainte : « Mais ils n’ont rien à manger, ici ! Toujours la même chose : du riz, des feuilles de cassava, du poisson séché ! En Côte d’Ivoire, je te dis, tu vas te régaler ! ». En effet, la cuisine libérienne telle qu’elle existe aujourd’hui se réduit à quelques plats qui, en toute franchise, goûtent sensiblement la même chose. Peut-être n’a-t-elle jamais été particulièrement raffinée, mais son état actuel me paraît symptomatique d’un mal qui semble gangrener le pays : la perte de l’identité, de la culture libérienne. Les anciennes traditions de la brousse, les sociétés secrètes et les démons masqués, ont grandement souffert de la guerre, et occupe désormais une place beaucoup plus discrète dans la vie quotidienne que ce n’était le cas auparavant. On a véritablement l’impression que la société en entier s’est écroulée; qu’il n’existe plus qu’une masse de gens qui cohabitent, mais qui n’ont rien pour les unir; bref, sans vouloir être trop métaphysique, on dirait que l’âme du Liberia a presque succombé durant la guerre. Je dis presque, car depuis que la paix est revenue, on voit les efforts qui ont été fait pour reconstruire le pays, matériellement du moins. Peut-être que la première république indépendante d’Afrique pourra redevenir ce qu’elle était, un pays qui n’a peut-être jamais été un véritable centre culturel, mais qui au moins avait ses particularités et son identité propre.
Faites l’amour, pas la guerre
Pour moi qui suis habitué de voyager dans des pays musulmans, je dois dire que la promiscuité sexuelle en Afrique m’étonne grandement. Cela ne se voit pas du premier coup d’œil; il ne s’agit pas de cette fameuse « hypersexualisation de la société » que l’on dénonce tant en Occident, plutôt d’une réalité discrète mais qui se révèle rapidement omniprésente. La plupart des hôtels sont en fait des maisons de passe. Les chambres se remplissent le soir venu de couples sans bagages et sans intention de s’éterniser. Même dans les guesthouses gérées par des ONG ou des églises, il faut s’attendre à ce que la poubelle de la salle de bain soit pleine de condoms usés le matin venu (pardon pour l’image un peu graphique). En parlant un peu aux gens du coin, on réalise qu’il est tout à fait commun pour les garçons comme pour les filles d’avoir de nombreux partenaires sexuels : si jamais la jeune fille tombe enceinte, elle choisit celui qu’elle veut comme mari et espère qu’il accepte la paternité de l’enfant. Beaucoup de jeunes filles ne travaillent pas ou ont des emplois peu payants, elles s’attendent donc à ce que leurs partenaires plus fortunés fassent preuve de générosité une fois rhabillés. Les bars, les hôtels et même certains restaurants sont remplis de prostituées (une d’entre elle est venue cognée à ma porte trois soirs de suite pour me proposer d’innocents « massages »). Sur une note plus déplorable, la violence sexuelle est un problème de taille, et les campagnes pour dénoncer le viol et l’exploitation sexuelle des enfants sont incessantes. Et n’oubliez pas qu’il y a le SIDA, qui ici comme partout en Afrique est véritablement épidémique.
Malgré ces mœurs débridées, il existe une certaine pudeur lorsqu’on vient à aborder « la chose » : c’est comme ça, on couche à gauche et à droite, mais on aime mieux ne pas trop en parler. Le seul indice qui met la puce à l’oreille est l’importante présence d’annonces de condoms. Ma préférée ? « Important and cool men use Star condom ». Si les hommes importants et cool le font…
Parfois, l’univers nous fait signe
Je suis arrivé à Harper après trois jours de route entassé dans un taxi de brousse (une voiture cinq places est ici une voiture huit places), pas encore tout à fait remis d’un empoisonnement alimentaire, et encore une fois complètement rompu de fatigue. Le voyage m’a couté une fortune, on charge parfois jusqu’à 45$ pour un trajet de 200 kilomètres; la ville est loin d’être aussi jolie que je l’imaginais; l’air est pesant, humide; je suis couvert d’une couche de poussière rouge d’au moins un centimètre d’épaisseur; j’ai mangé deux repas en trois jours; bref, j’en ai plus qu’assez. Il fait noir, il n’y a pas d’électricité, et c’est dimanche donc tous les restos sont fermés. Je meurs de faim, ma seule option est le « tea shop », où on me sert des spaghettis froids et des haricots. Le comble : je ne peux même pas avoir de bière.
C’est dans un état de désespoir et d’abattement que je me trouve à contempler d’un regard douteux les spaghettis froids devant moi. Juste à côté de moi, un jeune garçon ouvre sa radio. Une mélodie familière : The whisper in the morning… De toutes les chansons du monde, c’est celle-là, c’est MA chanson, c’est Céline qui chante The Power of Love. Je souris, je ris même. Merci, l’univers, ça va beaucoup mieux maintenant.
La vie communautaire
Les notions de privé et de public telles que nous les connaissons nous paraissent être universelles : détrompez-vous. Ici, ce qui est de mes affaires est des affaires de tout le monde. Chaque regroupement éphémère, chaque amas d’individus réunis par des circonstances diverses se transforme presque instantanément en communauté. On discute sans cesse, on se parle comme si on se connaissait depuis toujours. Le meilleur endroit pour assister à une telle transmutation sociale est sans aucun doute la gare routière. Des gens qui, au hasard d’une destination commune, se retrouve à attendre ensemble, et qui soudainement deviennent un groupe soudé et solidaire, prêt à s’attaquer aux problèmes de chacun et à prendre position sur tous les sujets. Ta sœur a dit qu’elle allait t’attendre à 17h ? Mais on ne sera jamais rendu à cette heure ! Donne-moi son numéro, je vais l’appeler. Tu veux arrêter dans telle ville pour laisser des paquets ? Mais bien sûr, on s’arrête à la gare et on t’attend; je vais en profiter pour aller voir mon cousin. Vous parlez de quoi ? Des élections ? Ah, mais bien sûre qu’elles étaient truquées. Mais si, je le sais, j’ai un ami dont le frère connais quelqu’un qui travaille pour l’ONU, c’est de source sûre. Mais non, ça ne prend pas trois heures pour se rendre à Monrovia, qu’est-ce que vous racontez, avec l’état de la route c’est au moins cinq heures. Dites, on va manger, en attendant que le bus se remplisse ?
Parfois, les choses se gâtent un peu, mais se règlent habituellement en un rien de temps. Les petites bagarres sont fréquentes, les discussions très animées encore plus. On parle beaucoup, et on s’engueule aussi. Et la police s’en mêle, et on s’engueule avec la police, et elle nous menace de nous arrêter; puis, soudainement, les sourires reviennent, les éclats de rires retentissent, on se tape sur l’épaule et on se sert la main, voilà c’est fini. Prochaine discussion : ta mère est malade ? Oh, oublie le médecin, c’est trop cher, ma belle-sœur connaît un guérisseur…
Ma Ellen
Il y a quelques semaines à peine, le Liberia a connu sa deuxième élection démocratique depuis… ben depuis toujours en fait. Sans surprise, la présidente sortante, Ellen Johnson-Sirleaf, a remporté la victoire. On l’aime bien, ici, la présidente. On l’aime tellement que vous ne trouverez personne pour l’appeler « Mme la présidente », ou même « Mme Johnson-Sirleaf » : on l’appelle Ma Ellen, la maman de tous les libériens. C’est une véritable figure de ralliement, qui donne espoir, qui inspire, et grâce à qui le pays se relève tranquillement. Et maman Ellen, elle s’occupe de nous comme n’importe quelle maman. Partout, on voit des affiches de ce genre : « Ma Ellen says : go to school and say no to drugs »; « Ma Ellen says : protect yourself from AIDS, be faithful and condomize »; « Ma Ellen says: send your girl child to school, women will bring Liberia to a new shore»; « Thank you Ma Ellen for rebuilding Liberia ! »; j’ai même vu un casque de moto sur lequel il était écrit: «Ma Ellen says: safety for everyone, put a helmet on your bike ». C’est tout à fait charmant. Je serais très surpris qu’on retrouve un jour dans les rues de Montréal des affiches nous disant « Pa Stephen says : put the bad men in prison for a long long time », ou encore « Pa Stephen says : oil sands will help built Canada ». C’est peut-être mieux ainsi.
François
Ahhhh cette chère Céline! Qu'est-ce qu'on ferait sans elle?! Après t'avoir été utile en Russie, elle te retrouve même au Libéria!
ReplyDeleteJe t'imagine à moitié mort à Harper, affamé et du sable plein la face!
ReplyDeleteLes taxis de brousse ça doit être une source intéressante de rencontres ça non?
Attention à toi vieux,
Louis Christophe