Je suis encore pris à Bo aujourd’hui. J’essaie d’envoyer l’article que j’ai écrit (et quelque photos de John Obey Beach), mais sans grand succès, étant donné la lenteur effarante des connexions internet du coin. Il n’y a pas grand-chose à faire, à Bo; et comme il fait tellement chaud que toute sortie se doit d’être bien réfléchie et solidement motivée, je passe beaucoup de temps dans ma chambre d’hôtel, où il fait tout aussi chaud mais où au moins je peux passer mon temps en sous-vêtements.
Toutes ces heures à regarder le ventilateur du plafond ont fait ressurgir mon amour profond pour les hôtels crades, tels que celui que j’habite en ce moment. Oui, j’adore les vieux hôtels en déréliction; une chance d’ailleurs, étant donné ma fréquentation assidue de tels endroits. Mais qu’est-ce donc qui fait le charme de ces épaves ? C’est difficile à expliquer; je dois ressentir au fond de moi un parallèle entre la décadence physique de ces endroits et ma propre décadence morale : je n’ai jamais vu de meilleur endroit pour laisser traîner un vieux paquet de Marlboro et une bouteille de whisky de qualité douteuse que la table de chevet fatiguée d’une chambre de passage sous les tropiques.
Quand je dis que j’aime les hôtels crades, je dois préciser que ma préférence va définitivement aux hôtels qui ont déjà eu, il y a quelques décennies, un certain standing, mais qui aujourd’hui auraient grandement besoin d’un coup de pinceau et d’un renouvellement de mobilier. Ces reliques d’un passé faste et parfois même glorieux nous rappellent que l’époque dont ils sont issus n’a aucunement su prédire les aléas de l’avenir. Qu’ils aient été un joyau colonial ou la fierté d’une nation nouvellement souveraine, les hôtels décrépis nous ramènent à un passé où l’on voyait poindre une richesse future qui ne s’est, de toute évidence, jamais concrétisée. Ces pourquoi une certaine mélancolie en émane invariablement; le sentiment d’une occasion ratée, d’une fatalité écrasante. Tout cela n’est peut être pas particulièrement réjouissant, mais l’ambiance qui est ainsi créée laisse une empreinte profonde sur les esprits sensibles tels que le mien.
Les hôtels en perdition ont aussi un côté franchement amusant. Je me souviens très bien d’une chambre d’hôtel syrienne que ce cher Étienne Brown et moi avions baptisés « l’hôtel de la fausse représentation ». Un frigo ! Une salle de bain ! Un ventilateur ! Une télé ! Le grand luxe, quoi ! Et tout ça pour si peu ? Une aubaine ! Mais quand on réalise, après quelques minutes à peine, que le frigo n’est pas froid et dégage une odeur pour le moins particulière, que la chasse d’eau des toilettes ne chasse rien du tout, que les tuyaux de l’évier fuient, que le ventilateur restera parfaitement immobile et que la télé ne transmet qu’un brouillard continuel entrecoupé de beuglements vaguement arabes, on comprend soudainement qu’il ne faut jamais se fier aux apparences. Une fois la déception passée, on ne peut pourtant faire autrement qu’en rire, tout comme la troisième fois qu’on se fait prendre en panne sèche dans la douche avec du shampooing plein les cheveux parce que l’eau courante est intermittente.
Mais le summum reste le bar de l’hôtel déchu. Si vous avez la chance qu’il soit encore ouvert, c’est le gros lot. Il est absolument certain qu’après quelques soirées assidûment passées à regarder les gens passer, vous aurez vu et entendu votre lot de personnages douteux, de businessmen louches, de prostituées en mal de clients et, le plus souvent, de travailleurs humanitaires complètement inadaptés à leur nouveau milieu de vie. Il faut absolument y prendre quelques verres (et idéalement, quelques verres de trop), c’est une expérience toujours divertissante et enrichissante, à mi-chemin entre le film noir et la comédie burlesque. On se rappellera tous (enfin, moi je m’en rappelle) de ma soirée au Kazakhstan à engloutir de la vodka avec le chef de la police locale pour finalement me faire vivement solliciter par Tanya, la prostituée obèse, qui voulaient que je l’invite à danser sur Unbreak My Heart. Que de souvenirs, même s’ils sont parfois flous.
C’est donc ce que j’avais à dire sur l’hôtel miteux. Je profite bien du mien en ce moment; d’ailleurs, je vous quitte pour aller prendre une bière ou deux au bar, histoire de me distraire un peu…
François
Ce qu'on veut savoir, c'est QUI occupe les chambres des hôtels miteux du Sierra Leone sauf toi !
ReplyDeleteS'il y a bien une chose qu'on partage (outre qqls gènes égarés et des parents... tout aussi égarés), c'est bien l'amour des hotels miteux. J'aimerais tellement partager tes clopes et le whisky. Allez, fumes-en une pour moi. Une qui goûte bon, humide, et qui étourdi un peu à cause de la moiteur de l'air.
ReplyDeletexx
Bon. J'ai encore des commentaires. C'est que j'ai commenté si vite que je n'avais pas lu ton post en entier.
ReplyDelete- Unbreak my heart avec Tanya, j'aurais bien voulu voir ça. T'as un drôle de karma avec Céline Dion, non?
- C'est pas des articles et des reportages que tu devrais écrire, c'est un roman. Penses-y sérieusement.
- Pas que je pense que l'envie te prenne, mais juste au cas, tiens-toi loin des prostituées... il parait que le Sierra Leone est le champion du sida. Du moins c'est que mes sources me révèlent. Bon. that's it. Je retourne à mon bureau beige, toi retourne à tes aventures.