Je vous ai quitté juste avant la République Centrafricaine; je suis maintenant en Éthiopie : quelques explications sont nécessaires. Commençons par le commencement.
La ville de Garoua-Boulaï, au Cameroun, est littéralement sur la frontière avec la Centrafrique. J’y suis arrivé après un autre voyage épuisant sur des routes affreuses, dans un minibus trop plein et à la longévité douteuse. Ça aurait pu être pire : sur la route, nous avons dû nous arrêté pour ramasser les deux victimes d’un camion accidenté, et l’une d’entre elles était assez mal en point; nous nous sommes donc rendus à Garoua-Boulaï à une vitesse effrénée, klaxonnant les malheureux piétons jusqu’à l’hôpital protestant. Je ne sais pas si notre passager a survécu, mais je me permets d’en douter. Disons qu’après l’avoir vu, j’ai cessé de me plaindre intérieurement sur les rigueurs du voyage.
Le Cameroun, de façon générale, n’est pas réputé pour sa gastronomie. À Garoua-Boulaï, le mot même semble inconnu. Je me suis ramassé au même resto midi et soir, ce qui finalement fut pour le mieux. Prenant place à une table déjà occupée (comme c’est la norme lorsque les autres sont pleines), j’ai pu faire la connaissance de Philémon lorsque nous avons simultanément commandé le plat de foie. Philémon est tchadien, mais il travaille comme topographe sur la route qui relie Garoua-Boulaï à Bangui, capitale de la Centrafrique. Quelle chance ! Il doit se rendre à Bouar, à mi-chemin entre Garoua-Boulaï et Bangui, le lendemain matin. Plus encore, nous dormons au même hôtel; il me propose alors de m’amener jusqu’à Bouar le lendemain. Si c’est pas gentil ! Bien sûr, j’accepte.
Nous sommes donc partis le lendemain matin assez tôt, puisque les formalités frontalières (i.e : la corruption) à la frontière allaient me prendre quelque temps à traverser. Philémon, lui, en habitué du coin, passait sans un second regard, ce qui m’a bien aidé. Il connaissait tous les douaniers, les policiers, les soldats. Au final, cela ne m’a coûté que 2$, et j’aurais franchement pu faire passer un kilo d’héroïne et quelques kalachnikovs sans que personne ne le réalise.
La route vers Bouar fut plutôt tranquille, Philémon me permettant de traverser tous les postes de contrôle sans la moindre question. Nous sommes arrivés à Bouar assez tôt, vers midi. Bouar était le siège d’une grande base militaire française, de quelques mégalithes, et aussi le lieu de l’indépendance centrafricaine. Ce n’est maintenant qu’une pauvre bourgade sans électricité ni eau courante, où, pour reprendre les termes de Philémon, « si tu ne travailles pas, y’a rien d’autre à faire que boire de la bière »; ce n’était pas pour me déplaire.
À 13h, nous commençons donc tranquillement par une petite bière tranquille avec un peu de viande grillée. Les notables de la ville se sont succédé pour souhaiter le bonjour à Philémon; les bouteilles ont suivis. J’ai rencontré plein de gens apparemment très importants; pleins d’autres qui l’étaient peut-être; et plein d’autres encore qui n’étaient probablement que des passants. Tout ça pour finir au « bar » (lire : bordel) local, avec plus de bière et plus de viande grillée. Rien de scandaleux à signaler, juste quelques africains et un petit blanc pas mal saouls qui parlent de tout et de rien. Et puis soudain, une petite réflexion lucide : mais je devais bien dormir quelque part, moi !
Vous auriez dû voir la tête de la gentille sœur de la mission catholique de Bouar quand nous sommes arrivés à 23h, un peu éméchés. Pas complètement ivres par contre : j’ai pu me rendre à ma chambre sans trébucher, et avec mes sacs sur le dos. Le reste est assez flou.
Ouf, le réveil brutal. Encore. Mais cette fois, en République Centrafricaine. Attendez un peu : ce n’est pas l’un des pays réputé pour être parmi les plus dangereux au monde ? Et j’ai passé la soirée complètement saoul avec des inconnus ? Mais bon, je suis toujours là; j’ai tout mon argent et mon passeport. J’ai toujours dit que je serais dur à tuer; ça s’avère vrai.
Je l’avais presque oublié, mais au fil des rencontres de la nuit précédente, je m’étais trouvé un lift, comme on dit par chez nous, vers Bangui. La même très gentille bonne sœur est venue me réveiller avant la fin du petit-déjeuner, et tout juste après Philémon est venu me reconduire jusqu’au lieu de départ de mon nouveau compagnon de route. J’ai fait la route Bouar-Bangui dans une jeep toute neuve, avec la clim et des ceintures de sécurité, merci ! Je me serai ainsi évité le voyage dans des bus/camions centrafricains, ce qui est certainement une bonne chose pour mon espérance de vie. Parce qu’un taxi normal en Centrafrique peut facilement transporter 20 personnes, si on compte celles assises sur le toit et dans le coffre. En cas d’accident, vaut mieux être chanceux.
Bangui. Le genre de ville dont on vous raconte tout et n’importe quoi. Ce qui est vrai : c’est assez cher, pas très joli, très chaud, et plein de moustiques pour vous donner la malaria. Ce qui est faux : Dieu du ciel, si ça c’est un coupe-gorge, je dois être béni, parce que je ne m’y suis jamais senti en danger. Franchement, oubliez vos images de ville pleine d’enfants soldats drogués et de saoulons belliqueux, parce que les Centrafricains sont tout à fait sympathiques (enfin, sauf les militaires, mais il n’y a qu’à leur dire qu’on travaille pour l’ONU ou MSF pour qu’ils vous laissent tranquille).
Au cours de ma longue carrière d’aventurier international, j’ai visité plusieurs endroits réputés pour être les « pires du monde ». Pourtant, il suffit souvent d’y être pour trouver ses repères, et finalement pour s’y sentir tout à fait à l’aise. De Kaboul, je retiens un charmant hôtel, des habitants sympas et de jolis restos pour expats au prix déments; de Monrovia, un bordel étonnamment sécuritaire et de jolies ruines de guerre; de Peshawar, de bonnes grillades et une vieille ville fascinante et accueillante; de Bangui, bof, pas grand-chose, mais des gens relaxs, de gigantesques supermarchés libanais et mes premiers paninis en Afrique. C’est quand même pas mal, non ?
Ce n’est plus un secret pour personne : j’aime bien le danger, les défis et les risques. J’avais donc comme but de me rendre au Sud-Soudan, et sans avion s’il-vous-plaît. Bon, en bus, ce n’était peut-être (assurément) pas une bonne idée : la frontière entre la République Centrafricaine et le Soudan a toujours été réputée pour être un refuge de bandits, et c’est maintenant aussi le refuge de l’Armée de Résistance du Seigneur, un regroupement de psychopathes sadiques, cannibales et « born-again ». J’ai donc fait le tour des ONG du coin pour me trouver un convoi vers Juba, mais sans succès : l’ONU et MSF considéraient que s’y rendre par la route était tout simplement trop dangereux, et le CICR refusait de laisser monter quiconque qui ne soit pas travailleur humanitaire. Il y avait peut-être la possibilité de me rendre quelque part à l’Est du pays, et de là m’arranger pour traverser la frontière, mais j’ai appris que la police et l’armée avaient peu de chance de me laisser passer dans l’Est du pays si j’y allais par bus : donc, en gros, on oublie la route. Par les airs ? Les billets d’avion Bangui-Juba sont environ 1 000$. C’est bon, on oublie définitivement. Il ne me restait plus que l’Éthiopie comme porte de sortie.
Passer de Bangui à Addis Ababa, c’est littéralement changer d’univers. Non seulement la capitale éthiopienne semble être le comble du développement et de la modernité face à sa consœur centrafricaine, mais l’Éthiopie en entier est pratiquement un monde à part, si différent du reste de l’Afrique. Tout ici est distinct : la langue, la culture, la nourriture, la musique; même au niveau de l’apparence physique, la différence entre un Éthiopien et un Africain de l’Ouest, du Sud ou du centre est frappante. Et à date, j’adore ce pays.
Je vous fais une petite liste très peu exhaustive des splendeurs de l’Éthiopie. De un, le climat : ça fait trois mois que je sue sans relâche dans les jungles africaines, mais ici c’est presque frais, avec des températures moyennes de 25 degrés le jour et de 15 degrés la nuit (j’ai même dû m’acheter une petite laine, chose qui me paraissait tout simplement impensable il y a quelques jours à peine). De deux, la nourriture : différents types de ragoûts et de sauces servis sur une injeera (une sorte de grande crêpe au goût un peu aigre) forment l’essentiel de la cuisine traditionnelle, que l’on trouve partout et à des prix ridicules. En fait toute la nourriture, traditionnelle ou occidentale, est à des prix incroyablement bas ici, malgré les images de famine qui nous viennent en tête lorsqu’on pense à l’Éthiopie. Mieux encore : le café est omniprésent et de très grande qualité, ce qui fait franchement mon bonheur. Il faut dire que je suis ici dans le lieu d’origine de cette divine plante; ajoutez à cela juste assez de colonisation italienne pour populariser les machines à espresso, et vous comprenez pourquoi le macchiato du café d’en face est si bon. Et puis, finalement, un troisième point non négligeable : les Éthiopiennes sont tout à fait charmante, ce qui n’est pas non plus pour me déplaire.
Bon, suffit pour aujourd’hui, je dois me lever à 5h demain matin pour prendre le bus, alors il est temps d’aller dormir !
François
Pffff, la grosse vie sale! Sors donc un peu de la ville, tu vas voir que c'est moins l'fun...
ReplyDeleteTres beau recit! Si le temps te le permet, j'aimerai savoir s'il serait possible de trouver un livre sur la gastronomie africaine (Ou ethiopienne, j'aime beaucoup l'injeera). Continue ta belle excurtion!
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